L’art des oeufs décorés

La tradition des œufs décorés est rattachée à la célébration de Pâques, que l’on retrouve dans de nombreux pays d’Europe de l’est. La décoration des œufs est devenue un art populaire, au-delà du cadre de la fête religieuse. Nous prendrons l’exemple de la Pologne et des œufs pisanki.

Origine :
Le terme pisanki (au singulier pisanka) vient de pisać, « écrire » en polonais, car on écrit sur la surface des œufs ; l’œuf est vu comme une page à remplir sur laquelle on trace des motifs qui, assemblés, racontent une histoire. Il s’agit d’un art ancestral puisque le plus ancien œuf peint – dans les mêmes techniques que celles utilisées aujourd’hui – que l’on ait retrouvé date du Xe siècle. Ce qui atteste que l’usage en était déjà répandu et il est fort probable qu’il était pratiqué avant.

L’œuf, symbole païen de renaissance de la nature, est lié à la fertilité, la reprise des travaux agricoles, les naissances parmi les élevages, le départ des troupeaux dans les alpages. En tant que symbole de renaissance, il a été intégré au Christianisme comme symbole de la Résurrection du Christ, puis associé à la célébration de Pâques.
Les œufs sont sanctifiés le samedi de Pâques et, le dimanche, lors du repas familial, ils sont partagés et échangés entre les membres de la famille, comme symbole d’amitié ; les œufs étant aussi symbole de bonne santé, de force et de succès dans les relations amoureuses.

Oeufs peints - Roumanie - technique du batik

La technique du batik :

Le plus souvent, des œufs de canne ou de poule sont utilisés, mais il n’est pas rare non plus de décorer des œufs d’oie, voire d’autruche. Pour le travailler, celui-ci a soit été cuit, soit vidé en faisant un petit trou à chaque extrémité et en soufflant pour extraire son contenu. De ce choix dépendra la coloration. En effet, le choix de l’œuf dur permet de le faire cuire dans un bain de couleurs végétales ou de colorants ménagers. Alors que les œufs évidés sont teintés à froid.

Avant d’appliquer des motifs ou des teintures, l’œuf est préparé en le dégraissant puis en le frottant avec du vinaigre qui permettra de rendre les couleurs plus éclatantes. Les trous qui ont permis de l’évider sont bouchés avec de la cire pour éviter que les produits rentrent et changent la couleur de la coquille. Les teintures étant translucides, il est important que la coquille soit immaculée. Raison aussi pour laquelle les bains sont réalisés du plus clair au plus sombre. Plusieurs bains permettent d’obtenir les différentes couleurs.
Entre chaque teinte, il s’agit d’appliquer la technique dite du batik, c’est-à-dire une technique en négatif : les motifs qui doivent conserver la dernière couleur appliquée sont dessinés à la cire  avec un outil prévu à cet effet, le kistka, de sorte que le bain suivant ne les recouvrent pas.

Le kistka est un outil artisanal comportant un manche en bois et une sorte de réservoir en cuivre à son extrémité. Ce réservoir est trempé dans de la cire liquéfiée, ensuite utilisée comme une plume pour écrire sur l’œuf.

Le travail se fait par superpositions de couches de couleurs et de cire alternées. Une fois la teinture finale obtenue, la cire est retirée en plaçant l’œuf près d’une source de chaleur afin de la faire fondre, révélant ainsi toutes les couleurs. Enfin, dernière étape, l’œuf est essuyé. Il est laissé soit mat, soit on lui ajoute un vernis brillant afin de révéler l’éclat des couleurs.

Capture d’écran 2016-04-28 à 14.48.38
Pose de la première couche de cire sur l’œuf avec le kistka.
Capture d’écran 2016-04-28 à 14.51.50
Bain de teinture jaune. On laisse tremper environ vingt minutes.
Capture d’écran 2016-04-28 à 14.55.23
Nouvelle couche de cire après le bain de teinture jaune.
Capture d’écran 2016-04-28 à 14.57.18
L’œuf est mis au-dessus d’une ampoule pour faire fondre la cire.

Il faut environ une heure pour réaliser un œuf mais les artisans travaillent souvent en séries de dix œufs.

Autres techniques :

Les techniques sont transmises de génération en génération et demandent un véritable savoir-faire. Elles sont particulièrement variées, il en existerait plus de 400 différentes. Les plus utilisées sont des variantes de la technique du batik.

En Pologne, le terme pisanki est aussi générique ; il rassemble d’autres noms d’œufs sous cette appellation auxquels correspondent d’autres techniques. Notamment, la technique qui consiste à coller des feuilles d’arbres ou de végétaux sur l’œuf avant de le plonger dans un bain de colorants. En retirant les feuilles après, on obtient le motif des végétaux sur la coquille d’œuf. Proche de cette technique, on trouve surtout dans l’est de la Pologne centrale les nalepianki, des œufs sur lesquels on colle des papiers de couleurs formant des motifs que l’on ne retirera plus. Ou encore, le skrobanka est l’œuf évidé qui est gratté avec un outil pointu afin de faire apparaître sa couleur d’origine après qu’il ait été plongé dans un bain de colorants. Enfin, il est possible de peindre des motifs au pinceau sur des œufs évidés ou en bois appelés malowanki.

Technique végétaux
œufs cuits, motifs de végétaux. Destinés à être mangés lors de la Pâque orthodoxe.
DSC_2626
Skrobanka, œuf teinté gratté.
Nalepianki, CC.
Nalepianka, oeuf aux motifs collés.

Coloration et symbolique :
L’obtention de couleurs peut se faire à partir de décoction de plantes naturelles. Par exemple, les pelures d’oignons rouges donnent une couleur brune-bordeaux ; la betterave un rouge vif ; l’écorce de chêne donne du noir ; les feuilles d’ortie du vert, etc. Mais, de nos jours, il s’agit plus souvent de pigments synthétiques, vendus en petits sachets de poudre à diluer.

Chaque couleur correspond à une signification précise. Pour les symboliques chrétiennes, on donnait au rouge la symbolique du sang du Christ ; pour le bleu le carême et le deuil ; pour le jaune, rose et vert étant la Résurrection du Christ. Mais la grande majorité des symboles qui continuent d’être utilisés de nos jours est d’origine païenne. Le rouge signifie aussi le bonheur, le soleil et la passion ; le noir est l’éternité, la mémoire ; le bleu est symbole de santé ; le vert est l’espoir ; le blanc est la pureté de l’innocence et la naissance ; l’orange ou brun clair est la force et la patience ; le jaune est le soleil, la vie, la lumière mais également les champs de blé. Par ailleurs, dans certains pays comme en Roumanie, les couleurs sont souvent associées à des villages.

Motifs et symbolique :
Les motifs sont le plus souvent géométriques, mais il peut s’agir aussi de formes animales ou végétales. Autant que les techniques varient, les décorations peuvent différer d’une région à l’autre.

Le motif le plus commun est celui du cercle qui entoure l’œuf, symbolisant le cycle éternel de naissance, mort et renaissance. Les bandes entourant les pisanki représentent ainsi l’équilibre entre le côté sombre de la mort et le côté lumineux de croissance et de renaissance.
Les boucles et les spirales représentent la protection.
Les points et les petits cercles symbolisent les étoiles, prodiguant chance et succès.
Les croix ont souvent une signification religieuse, liée au Christ.

Le motif solaire est un motif préchrétien, motif de protection que l’on retrouve dans beaucoup d’artisanats (sculpture sur bois, tissage). Il est très présent en Roumanie.

Motif solaire (2)
Motif solaire

La symbolique des motifs se combine à celle des couleurs, rendant ainsi chaque œuf unique dans sa signification. Ainsi, un œuf présentant une ligne de méandres bleus sera le signe de l’eau, symbole alors de protection contre le feu et donc des incendies dans le foyer. D’ailleurs, la plupart des œufs sont voués à être conservés dans les maisons, afin de servir d’amulettes protectrices.

L’art des œufs décorés aujourd’hui :

Dans certains pays, en Roumanie notamment, les techniques se transmettent aux enfants aujourd’hui encore dans les clubs de loisirs. Plusieurs festivals ont régulièrement lieu dans divers pays autour de l’artisanat de l’œuf au moment de la Pâques orthodoxe. Les œufs peints sont encore aujourd’hui assez recherchés, les commandes sont régulières de la part des boutiques de souvenirs notamment. Le tourisme a un impact sur la préservation de cet artisanat.

En Pologne, à Ciechanow, le Musée de l’agriculture, Muzeum Rolnictwa, présente une collection de plus de 1 500 œufs. Aussi, le Musée ethnographique de la ville de Cracovie propose aussi une belle collection de pisanki.

En Roumanie, dans le petit village de Vama, en Bucovine, un Musée de l’œuf présente une collection de plus de 6 000 œufs du monde entier provenant de 79 pays (cf. photos dans Carnets de voyage > Noël en Roumanie > Gura Humorului ou directement : http://bit.ly/1TbO32v).

L’art populaire de la décoration sur œuf a mené a mené à la réalisation de véritables objets précieux tels que les œufs créés par la Maison Fabergé, grand joaillier russe ; aujourd’hui conservés dans divers musées du monde.

Oeuf des muguets de la Madone, Maison Fabergé, 1899.
œuf des muguets de la Madone, Maison Fabergé, 1899. Offert par le tsar Nicolas II à son épouse.

Auteur : Estelle Pautret


Pour aller plus loin :

Publicités

Une réflexion sur “ L’art des oeufs décorés ”

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s