La dentelle de Burano

Dans la lagune de Venise, à côté de la célèbre île de Murano mondialement connue pour son verre, somnole une petite île de pêcheurs, aux maisons colorées, du nom de Burano. Cette dernière conserve les vestiges d’un artisanat glorieux, encore vivant : la dentelle dite de Burano, connue pour son fameux « point en l’air ».

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Le « point en l’air » :

La notoriété internationale de la dentelle de Burano vient essentiellement d’un point spécifique appelé le « point en l’air », punto in aria en italien. Il s’agit d’un point à l’aiguille qui joue sur le relief et la transparence pour représenter des motifs aussi bien figuratifs comme des fleurs ou des animaux, que des entrelacs et des arabesques.

On le travaille sur un support de la forme d’un coussin appelé tombolo : une sorte de traversin court bien rembourré est surmonté d’un petit cylindre, souvent en bois. Les deux sont enserrés dans une toile sur laquelle on épingle le dessin à broder.

Ce sont des mois de travail à chaque fois, voire jusqu’à trois ans pour une nappe, auxquels il faut ajouter une grande dextérité nécessaire à la réalisation des ouvrages.

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Origines et légende :

La légende de la naissance du point en l’air raconte l’histoire d’un pêcheur partant en mer, triste de laisser sa bien-aimée à terre. Sur son chemin, le navire rencontre des sirènes ; un à un les marins attirés se jettent dans les eaux et le sort tristement les poussent à la noyade. Seul le jeune pêcheur, si amoureux de sa belle à qui il avait promis son retour, résiste à la tentation. Les sirènes, admiratives de sa fidélité, lui offrent une couronne d’écume formant un voile comme cadeau de mariage pour sa fiancée. À son retour, cette couronne aurait inspiré les jeunes femmes dentellières de l’île pour créer le fameux point en l’air.

Ainsi, dès le XVIe siècle, de belles pièces (voiles et robes) étaient souvent commandées pour les mariages des familles nobles, représentant déjà à cette époque des sommes d’argent importantes. La dentelle de Burano devient rapidement l’effigie de l’aristocratie et Venise commence à se faire connaître comme haut lieu de la production de dentelle. Activité féminine essentiellement pratiquée dans l’intimité familiale ou celle des couvents à l’origine, la dentelle commence à être réalisée dans des ateliers afin de mieux répondre à la demande croissante.

Au XVIIe siècle, sa renommée s’étend à toute l’Europe et Colbert, ministre de Louis XIV grand amateur de cette dentelle, fait venir des dentellières de Burano au royaume de France. Le roi crée alors la Manufacture royale des dentelles françaises et fait interdire l’importation de celles de Burano puisqu’elles sont alors réalisées dans le royaume. C’est ainsi que naissent le point d’Alençon et le point de Bruxelles, assez similaires.

 Au cours du XVIIIe siècle, un grand nombre de jeunes femmes de Burano pratiquaient le point en l’air ; ce qui leur permettait de contribuer à leur dot.

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La naissance de l’école de dentelle de Burano :

Le XIXe siècle voit le déclin de l’industrie de la dentelle de Burano, notamment en raison de la montée sur le marché des dentelles françaises, moins chères. 1872 est une année d’un hiver très rude durant lequel la lagune de Burano vient à geler, empêchant les habitants de l’île de vivre de leur pêche. La famine touche déjà les habitants lorsque la cour de Venise décide de leur venir en aide. Cependant, les contributions financières des nobles du royaume ne suffisent pas à relever les pêcheurs trop appauvris. L’idée fantastique de mettre en avant une activité locale qui fasse vivre les habitants est alors proposée par le Signor Fambri : il suggère de faire revivre la dentelle. Des femmes de la cour prennent à charge d’organiser ce renouveau.

Cencia Scarpariola était alors, à l’âge de soixante-dix ans, la dernière dentellière de l’île à cette époque. Elle accepte de faire profiter son précieux savoir-faire à l’enseignante Anne Bellorio d’Este qui, à son tour, va pouvoir transmettre l’apprentissage.

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Cencia Scarpariola, carte postale, 1905.

Une institution est mise en place pour enseigner le savoir-faire de la dentelle de Burano à un premier cercle restreint de femmes. On reprend les motifs anciens tout en améliorant les techniques. Progressivement, l’école prend de l’ampleur et à la fin du XIXe siècle, elles sont plus de quatre cents à pratiquer et à être payées selon les ouvrages qu’elles réalisent. Le diplôme d’honneur qui est dès lors délivré aux dentellières de l’école prouve de l’importance économique qu’a prise la dentelle.

Au fil du temps, l’école étend son enseignement, donnant aux élèves la possibilité de choisir leur spécialité : le point en l’air n’est plus le seul apprentissage, sont intégrés tous types de dentelles tels que le point d’Alençon, le point de Bruxelles, le point d’Angleterre, le point d’Argentan, etc. Dans ces conditions, le succès de l’école vient à être reconnu au-delà des frontières.

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Dentelle de Burano en point d’Argentan ou d’Alençon, mi-XVIIIe siècle.

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La dentelle de Burano aujourd’hui :

La dentelle n’échappe pas aux caprices de la mode, avec des périodes plus ou moins florissantes qui alternent tout au long du XXe siècle. Mais elle connaît son dernier déclin suite à la Seconde Guerre mondiale qui mène à la fermeture de l’école en 1972. En raison de l’exigence du travail, de sa durée et de la rude concurrence du travail en série, les œuvres locales fait main sont aujourd’hui peu demandées et à des prix peu abordables.

Cela étant, des efforts sont faits pour se tourner vers le tourisme. Traditionnellement, la dentelle est blanche ou écrue mais on trouve aujourd’hui diverses couleurs vendues dans les boutiques de Venise. Pour ceux qui en ont les moyens, les plus beaux produits se trouvent sur l’île de Burano directement. Car même à Venise, la plupart des œuvres de dentelle vendues ne sont pas originaires de l’île, mais plutôt made in China.

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Boutique de dentelle à Venise

Les dentellières ne sont plus nombreuses mais on peut nommer Emma Vidal qui fait partie de ces femmes encore assises sur le pas de leur porte, à broder toute la journée. Elle a été une des enseignantes de l’école de dentelle.

Depuis la fin des années 1970, des démarches ont été mises en place pour éviter que ne se perde définitivement la connaissance de ce savoir-faire précieux. Ainsi le Musée de la dentelle de Burano a ouvert en 1981 dans l’ancienne école. Il met à l’honneur les plus belles réalisations conservées, ainsi que des dessins et des archives, tous issus de l’école. Il organise régulièrement des expositions temporaires qui attirent le public.

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Dentelle sur veste féminine – musée de la dentelle de Burano

On y trouve aussi une salle réservée aux dentellières qui acceptent de montrer leur pratique aux touristes. De plus, des cours aussi bien théoriques que pratiques sont organisés pour le public afin de diffuser la connaissance de la dentelle. Enfin, il existe aussi un petit musée privé au fond d’une boutique sur l’île qui présente des dentelles anciennes et très raffinées.

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Dentellière à l’oeuvre dans le musée. Août 1999

Auteur : Estelle Pautret


Pour en savoir plus :

Vidéo sur le sujet :

Crédits photographiques :

  • Couverture, 2 tombolo et veste féminine : Cultinera
  • Autres : CC by SA
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