La tradition des géants, dans le nord de la France

Classée depuis novembre 2005 au Patrimoine mondial de l’UNESCO, la tradition des géants processionnels fait la fierté des gens du Nord, les Chtimis, toujours enclins à donner un peu de hauteur et de relief à leur plat pays, comme en témoignent les nombreux beffrois que l’on croirait construits pour aller percer les nuages. Est-ce ce goût pour l’élévation qui a fait naître cette communauté gigantesque, riche aujourd’hui de près de 600 membres ?

Ces grands mannequins d’osier, représentations humaines ou animales, naissent pour raconter à la rue une histoire réelle ou fictive, leur histoire, mais aussi et surtout pour danser et parader dès qu’une occasion se présente. Entre deux défilés, et pour égayer leur vie silencieuse, leurs parents, leurs créateurs inventent toutes sortes de fêtes plus intimes : baptême, parrainage, mariage, naissance, qui deviennent autant d’occasions de s’inviter les uns les autres au son des fanfares, de pérenniser la tradition et ainsi contribuer à la réputation fêtarde parfois stigmatisée des gens du Nord.

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Mariage de P’tit Jehan et de Bela Rada en 2011

Ainsi le géant complète le cortège des figurations carnavalesques qui animent nos fêtes païennes : grosses têtes, chars, cheval-jupon, dragons, travestissements, déguisements ou simples masques… nés de l’imagination humaine pour distraire et parfois dissimuler.

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Naissance d’une tradition 

Les hypothèses sont multiples quant à l’origine de ces créatures carnavalesques mais il semble acquis que les plus anciennes naquirent au Portugal vers le XIIIe siècle. De là, on imagine aisément que la tradition ait pu s’étendre à la péninsule ibérique, en témoigne celle dont s’enorgueillit la Catalogne. Dès lors, il est aisé de supposer que, trois siècles plus tard, la domination espagnole ait pu imprégner sa marque dans les provinces du Nord et ainsi contribuer à l’apparition des premiers géants dans les Flandres. Toujours est-il qu’à Cassel, à Steenvoorde ou encore à Douai, comme en attestent les archives, au cœur des processions festives, les premiers géants du Nord apparaissaient au XVIe siècle.

En l’an 1530, la procession dédiée à Saint-Maurand, patron de la ville de Douai, revêt une dimension exceptionnelle pour fêter la signature du Traité de la Paix des Dames. Les trente-quatre corporations artisanales locales se voient confier chacune la création d’une représentation biblique, mythologique ou allégorique, chargée de marquer l’événement. C’est ainsi que les « manneliers » (vanniers) construisent le premier géant à panier d’osier. La tradition était née.

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Un géant à la loupe

Alors que les géants hispaniques, étroits et élancés, sont construits sur une structure en « pieds de chaise », image qui parle d’elle-même, les géants du Nord se caractérisent par leur structure faite d’un énorme panier en osier qui leur confère cet aspect conique si original que l’on retrouve particulièrement en France et en Belgique. C’est à l’intérieur de ce panier que se glisse le porteur qui le fera marcher et danser.

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La géante Bela Rada à la sortie de l’atelier MACHU, son créateur

Au-delà de cette approche, un géant répond à d’innombrables caractéristiques, dans un premier temps par sa taille : haut de moins de deux mètres pour les plus petits souvent destinés à initier les enfants au portage, un colosse tel que Monsieur Gayant de Douai peut atteindre plus de huit mètres.

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Monsieur Gayant, géant de plus de 8 m de haut

Ensuite, qu’il soit rieur ou grimaçant, mal fagoté ou tiré à quatre épingles, réaliste ou caricatural, le personnage (ou l’animal) témoigne des moyens, des objectifs et du talent de ses créateurs. La grande famille ne manque pas d’originaux et cette variété témoigne d’une tradition toujours vivace qui reste un merveilleux moyen d’expression libre.

Traditionnellement réalisés en papier mâché, la tête et les bras peuvent l’être de nos jours en polyester : un matériau plus résistant, assez léger et insensible aux intempéries. La peinture du visage, la coiffure et la confection de la robe apportent beaucoup à la qualité de l’ensemble.

 

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FOCUS : Géante Bela Rada, danseuse de Serbie

Symbole d’amitié entre la France et la Serbie, Bela Rada représente une danseuse d’un ballet traditionnel serbe. Elle est née de la passion d’un petit groupe de la banlieue lilloise pour le folklore de l’ex-Yougoslavie et témoigne de la richesse de deux traditions : celle du géant processionnel et celle de la danse traditionnelle de Serbie. De taille et de poids raisonnables (3,20 m pour 32 kilos), elle est cependant l’une des plus ouvragées grâce à ses quatre costumes différents qui ont nécessité environ 5 000 heures de travail au cours de quatre années : broderies, tissage et confection. Son « kum d’honneur », parrain, n’est autre que le célèbre musicien Goran Bregovic.


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Créateurs et porteurs, les Pygmalion des géants

Au cours des vingt dernières années, le regain d’intérêt pour cette tradition a suscité quelques vocations de constructeurs professionnels, des « facteurs de géants » qui se partagent un marché restreint. À la fois artiste et artisan, le créateur se doit de révéler des talents multiples de sculpteur, de menuisier, de vannier, de peintre voire de couturier, une palette de savoir-faire au service d’une création qui restera unique. Mais cette activité professionnalisée est loin d’être exclusive et le monde associatif contribue pour beaucoup à la naissance des géants, apportant ainsi encore plus de diversité à leur esthétique.

 

L’implication est bien au-delà de la création car une fois le géant sur panier il lui faut des pieds qui lui donneront vie. Tout ceci est possible grâce aux dévoués porteurs. Ce sont eux qui vont imaginer le destin des géants, leur écrire une histoire qui sera ponctuée de sorties, de défilés et d’événements et leur permettre ainsi de ne pas tomber dans l’oubli.

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Baptême de Bela Rada en 2008, à Orchies

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Un loisir éreintant !

Encagé dans son panier d’osier, le porteur va tout au long du cortège animer le personnage, le balader, le faire danser et virevolter, jusqu’au tableau final endiablé et collectif appelé rigodon.

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Rassemblement de géants à Tourcoing

La charge par porteur peut aller jusqu’à 80/90 kilos, car pour les géants les plus grands et les plus lourds, les hommes sont tenus de porter en équipe et même de se relayer. Pour le Sieur Gayant de Douai par exemple, qui affiche sur la balance quelque 360 kilos, des groupes de six porteurs bien synchronisés entrent dans l’énorme structure pour lui permettre de traverser majestueusement la ville.

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Porteurs prenant leur poste

Ce loisir si particulier et fatigant souffre cependant d’un manque de vocations et nombre de géants se voient réduits à déambuler grâce à des roulettes, souvent indispensables à la survie du géant, mais qui ternissent quelque peu l’image de la tradition.

Enfin, il est à noter que les gens du Nord manifestent depuis quelques années un réel regain d’intérêt pour cette tradition populaire séculaire et conviviale, par laquelle ils aiment témoigner d’une identité commune.

Auteur : Richard Wleklinski


Pour aller plus loin :

Film :

Quand la mer monte (2004) réalisé par, et avec, Yolande Moreau : primé à Cannes, ce long métrage dépeint avec poésie la naissance de la géante Irène à Steenwerck.

 

Internet :

Le photographe Daniel Decoune offre une exceptionnelle galerie de portraits immortalisés dans leurs cadres festifs, en France et en Belgique : www.terre-de-geants.fr

 

 

Livres :

DAVID Francis, LE TOURNEUR D’ISON Claudine, Le réveil des géants (de Douai), collection Faut pas rêver, éditions Hoëlbeke – France 3, 2002.

FORT Michèle, WLEKLINSKI Richard, Géante Bela Rada, Chronique d’une naissance, Association Bela Rada, 2016  – Monographie sur la création de la géante danseuse de Serbie.

TORPIER Gérard, Dictionnaire des Géants du nord de la France, Editions Ravet-Anceau, 2008.

 

Musée :

La maison des géants de Ath (Belgique) – www.maisondesgeants.be

 

Crédits photo : les images appartiennent à l’association Bela Rada et au photographe Daniel DECOUNE et ne peuvent être reproduites sans autorisation.

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