La Ganga, un chant communautaire

La ganga est un type de chant populaire dans les montagnes de Dalmatie, territoire à cheval entre la Croatie et la Bosnie-Herzégovine. Les sons, transmis de génération en génération étaient, à l’origine, chantés par les bergers entre les vallées comme moyen de communication longue distance. C’est un chant dit polyphonique, caractérisé par un chanteur unique accompagné d’un chœur, créant une sorte de complainte au volume sonore fort. Si elle ne s’entend plus aujourd’hui que dans le cadre des fêtes de villages ou dans des réunions entre amis, la ganga continue de toucher de nombreuses personnes, en raison de son intensité et de son esprit convivial.

Dalmatian moutains - Cetine Kanyon - CC by SA Brian Eager
Paysage de montagne dalmate

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L’expression d’une émotion

À l’origine, la ganga était une forme d’expression différente de la parole brute ; on la destinait à une personne ou un groupe en particulier ; le message pouvait être le partage d’une joie, d’un sentiment de mélancolie, l’expression d’une fierté, ou bien encore d’une critique, un désaccord ou un mécontentement. Il n’y avait donc pas de paroles comme dans le cadre de chansons apprises et répétées, mais plutôt un discours improvisé selon ce que souhaitait exprimer le chanteur, dans son quotidien, lors d’activités collectives. Il s’agissait ainsi de donner du poids à ses émotions, qu’elles soient entendues par tous, même si une seule personne était visée.

Bien que la ganga ait été transmise oralement, un fonds commun s’est créé au fil du temps, un ensemble de chants répétés qui rassemblaient la communauté. Certains chants portent ainsi un nom ; celui du village où il est né ou du chanteur qui l’a créé.

Aujourd’hui, les paroles ne sont plus que rarement improvisées, la ganga ne s’entend plus essentiellement qu’au café, lors de fêtes de famille ou de fêtes de village. Dans ce cadre, on retient le souhait d’entrer en communion avec son entourage et ainsi partager une émotion, celle de la convivialité et de l’esprit de communauté.

Herzégovine - ganga - youtube Ivan Pavlicevic
Chant ganga lors d’un rassemblement en Bosnie-Herzégovine          © Ivan Pavlicevic

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Un chant polyphonique

Lors de tels événements, différents chants commencent comme des appels aux chanteurs, à se mettre dans l’état d’esprit et de disponibilité pour chanter ensemble. Puis naturellement, des chants commencent, plus intenses et plus longs. Bien que très brefs (trente à quarante secondes environ), car suivant la longueur du souffle du chanteur, ces chants se divisent toujours en trois sections. Dits polyphoniques, car réalisés par plusieurs personnes, mais dans un premier temps, c’est toujours un chanteur unique qui commence. Il prend le nom de pjevač, littéralement « chanteur », car il est le seul à prononcer les paroles. Puis, dans une deuxième section, deux à quatre partenaires à l’unisson viennent superposer leurs voix sur celui du premier chanteur. On les nomme gangaši (singulier : gangaš) « ceux qui font la ganga » ou, par néologisme les « gangueurs ». Enfin, ils concluent tous ensemble par une grande descente de tonalité ou, à l’inverse, une sorte de cri bref, mais appuyé, poussé vers l’aigu.

Hercegovačka ganga Biloševica 2010 - youtube Marko Čolak
Femmes chantant une ganga en Bosnie-Herzégovine, 2010         © Marko Čolak

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Une expérience sensorielle individuelle, vécue par et grâce au groupe

Chanter une ganga demande un investissement corporel, le chanteur doit s’impliquer tout entier pour que la ganga atteigne son but, son efficacité. L’intensité du chant entraîne une vibration dans le corps entier, une contraction des différents muscles et un effort soutenu qui passe par le souffle retenu.

La perception de la ganga passe autant par l’oreille que par le corps qui mémorise ces vibrations. Cela étant, les chanteurs n’entrent pas en contact physique, leurs voix s’unissent pour créer des vibrations qu’ils ressentent tous de l’intérieur.

Les postures et les attitudes varient d’un chanteur à l’autre : certains ferment les yeux, d’autres portent leur regard au loin ou bien fixe la table ou un partenaire. Quoi qu’il en soit, l’idée est de s’extraire de son environnement pour être tout entier dans le modelage du son, faire de son corps un objet vocal. Le chanteur ne termine pas sa ganga comme un chanteur populaire attendrait l’acclamation de son public, mais au contraire, la pudeur est de mise, terminant tête baissée ou détournant le regard vers un point neutre, comme pour laisser infuser l’effet du son dans le corps, prendre le temps de s’imprégner de la sensation. Le fait est que les amateurs de ganga chantent d’abord pour eux-mêmes et non pas pour un public potentiel, lequel n’applaudit pas une prestation. D’ailleurs, l’auditoire, qui aura reçu les vibrations sonores de l’extérieur ne percevra pas la même émotion. Il s’agira pour lui plus d’un plaisir individuel qui passe par l’écoute.

Ganga 04.06.2015 - Marin Rotim
Ganga autour d’un repas en plein-air, 04/06/2015            © Marin Rotim

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Un moment de convivialité identitaire

Rarement reproduits par écrit, le chant ganga tend à perdre de son importance bien qu’il fasse encore partie intégrante de l’expression musicale traditionnelle de l’arrière-pays dalmate. Pour cette raison, il a été inscrit sur la liste du patrimoine culturel protégé de Croatie ; de même que la klapa, autre type de chant à plusieurs voix et de tradition orale qui co-habite, avec d’autres chants polyphoniques, sur ce même territoire.

Si ces chants ont survécu jusqu’à aujourd’hui, c’est surtout grâce à des groupes d’amateurs locaux cherchant à transmettre leur savoir et partager leur passion. Malgré un certain manque de popularité, les tonalités de la ganga sont reprises au sein de créations contemporaines par les nouvelles générations de chanteurs populaires. Elle est aussi présentée au sein de festivals de musique traditionnels dans les pays d’origine ainsi qu’à l’étranger.

La ganga, intimement liée à chaque amateur, mais aussi au territoire qui l’a vu naître – que les paroles viennent parfois renforcer –, rassemble autour d’un sentiment d’appartenance à une communauté et à sa terre. Si la population y est si sensible, c’est aussi parce qu’elle s’identifie à la ganga qui incarne une identité régionale au-delà des frontières actuelles des pays.

territoire ganga - ganga.hr
Territoires où l’on chante la ganga, en Croatie et en Bosnie-Herzégovine             © ganga.hr

Sur le site croate Ganga.hr, on peut trouver tout un panel d’enregistrements de ganga, minutieusement collectés et classés par zone géographique, par Tomislav Matkovic.

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Auteur : Estelle Pautret


Pour aller plus loin

Crédits photo (pour les images ne comportant pas de crédits spécifiques) : CC by SA Ancient World Image Bank (couverture), Brian Eager.

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