Revoir l’Iran

Un voyage en amène un autre. Revoir, ce n’est pas voir deux fois la même chose ; rencontrer à nouveau, ce n’est pas rencontrer deux fois la même chose, la même personne, la même ambiance. Nous évoluons tous en permanence et en cela notre perception change en permanence. C’est donc sous un autre regard que je m’apprête à retourner en Iran, 3 ans plus tard, rencontrer les amis iraniens que je m’étais fait lors de ma première incursion dans ce fabuleux pays.

Dès les premiers kilomètres du voyage amorcés, je rencontre dans l’avion un professeur en préhistoire, archéozoologue du musée d’histoire naturelle de Paris qui va conduire des fouilles en Ukraine et enseigner à l’université de Kiev. Le temps du vol nous permet de nous raconter nos passions (histoire, danse et transmission), ce qui nous amène à parler de notre point de vue commun sur l’humanité. Qu’il est bon de trouver quelqu’un au hasard d’un chemin qui partage tant de belles idées !

Puis, lors du deuxième vol, après une correspondance à Kiev, je rencontre un monsieur et son fils originaires d’Iran, mais vivants au Danemark. Après quelques mots échangés pour savoir d’où je viens, il me lance: « si tu restes silencieux on ne se doutera jamais que tu n’es pas iranien », accompagné d’yeux rieurs.

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Quelle étrange sensation que de revenir en Iran et d’avoir un double sentiment contradictoire : je suis heureux de me retrouver dans cette culture que j’affectionne tout particulièrement, avec sa population si raffinée, cette fine cuisine, l’amitié avec le couple formé de Mohammad et de Sogand ; mais, mêlé à ceci, j’ai la sensation de rechercher quelque chose qui fut et que l’on ne retrouvera plus. Dans toute expérience, il y a quelque chose d’unique qui ni ne se rattrape, ni ne se récupère, ni ne se conserve, parce que la vie n’est que mouvement et changement en permanence, il faut donc accepter que dans chaque expérience une part reste en nous et une autre s’envole à jamais.

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Célébrer Norouz

L’un des objets de ma venue en Iran était d’assister à la célébration de Norouz, le Nouvel An iranien. Cependant, cette fête n’avait en réalité pas autant d’importance et d’authenticité que je l’escomptais. Les familles se rassemblent quelques heures chez les uns puis chez les autres, ils discutent de tout et de rien autour de fruits, de biscuits et de sucreries puis chacun repart chez soi. Dans chaque habitation il y a, dans un coin ou au milieu de la pièce principale, une petite table décorée des 7 éléments symboliques de la célébration, dont la première lettre du nom en farsi commence par un « s » telles que les graines de blé germées (Sabzeh) qui représentent la renaissance, la pomme (Sib), la beauté et la santé, etc.  Il s’agit de la tradition principale du Nouvel An dite des Haft Sîn (« sept S »). Lors de l’une de ces visites, je n’avais pas remarqué, mais l’une des personnes était transsexuelle (transgenre), cela semblait tout à fait naturel et ne posait de problème à personne.

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La région de l’Azerbaïdjan oriental

La période du Nouvel An me permet de rencontrer la famille de mes amis. Et comme c’est l’occasion de vacances nationales, nous décidons de partir en famille – eh oui je fais partie de la famille – à Tabriz, pendant 4 jours, dans l’Azerbaïdjan oriental, région du nord-ouest de l’Iran, à la frontière avec le pays portant le même nom. Tout de suite, le petit Sadra, le neveu de mes amis, me nomme Dahi (« oncle »). Il est tout petit et ne manque pas de vitalité. Ce petit bout de 4 ans qui a un problème de croissance, l’air chétif, les jambes arquées, et qui ne marchait pas 6 mois avant que je n’arrive, ne peut s’arrêter de tourner, virer, danser… il nous offre une belle leçon de vie.

Qui aurait pensé qu’ici je serais venu voir les montagnes et la neige ? Les cimes des montagnes en sont recouvertes et la neige vient chatouiller jusqu’aux plaines.

Il fait donc froid et humide dehors, en contraste les appartements sont surchauffés, la différence de température entre l’intérieur et l’extérieur est suffocante, et comme cela ne coûte rien, on ouvre les fenêtres. Le pays regorge de ressources naturelles et notamment de pétrole, ainsi l’essence ne coûte rien non plus donc il est d’usage de laisser le moteur tourner même si on ne roule pas.

Nord de l'Iran

Enfin arrivé à Tabriz, capitale de l’Azerbaïdjan oriental iranien, nous allons manger tous réunis autour d’un bon repas que nous a préparé la mère de Sogand. Nous mangeons à côté de la table, assis en tailleur sur le beau tapis persan que l’on protège d’une nappe en plastique jetable. A la fin de mon voyage, je me suis rendu compte que la table à manger n’était pas au centre de la pièce comme chez nous, mais c’est bel et bien le tapis qui s’y trouve.

Tabriz est très connue pour son bazaar. En effet ce dernier, aujourd’hui classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, est l’un des plus grands et des plus anciens marchés couverts au monde, avec ses plus de 1 000 boutiques, plus de 77 portes… Plusieurs caravansérails au sein même du bazaar accueillaient par le passé les caravanes qui faisaient une halte en ce point névralgique et vendaient leurs denrées récoltées le long des routes pittoresques de la soie. On y trouve de tout, mais, bien sûr, l’un des produits les plus recherchés à part les épices est le tapis persan qui fait la renommée de la ville.

Lors de la visite en famille du village troglodyte de Kandovan, j’ai vu dans les yeux de la mère le bonheur de regarder sa fille aimer et être aimée. Kandovan signifie en farsi « creusé dans la roche », ici en tuf, une roche très tendre issue des cendres du dernier réveil du volcan du mont Sahand, il y a des milliers d’années. Le village, dont les cônes rocheux rappellent les cheminées de fée de Cappadoce en Turquie, serait habité depuis le XIIIe siècle, époque à laquelle les locaux seraient venus se réfugier ici pour fuir les envahisseurs mongols.

Nous voilà en route pour Jolfa, ville aux portes du Caucase, à la frontière avec l’Arménie et l’Azerbaïdjan. Nous visitons le monastère arménien Saint Stephanos de Jolfa, nommé d’après le premier martyr chrétien (Étienne en français). Saint Bartholomé, un des disciples de Jésus, l’aurait fait construire au Ier siècle de notre ère. Tous les ans lors de la saint Étienne, le clergé arménien continue de tenir une messe sainte au monastère en l’honneur du premier martyr.

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Le lac d’Ourmia est le plus grand du pays si l’on ne considère pas la mer Caspienne. Il est d’une forte salinité ce qui ne permet pas aux animaux et aux végétaux de coloniser facilement cette étendue d’eau. Il aurait néanmoins perdu entre 70 et 80 % de sa surface originelle depuis les années 1970. Il est passé de 16 mètres de profondeur à seulement deux mètres de nos jours, mais compte encore une centaine d’îles. Sur la plus grande d’entre elles est enterré le petit fils de Gengis Khan, Houlagou Khan, qui a régné sur la Perse au XIIIe siècle. Nous sommes allés là-bas pour admirer le coucher de soleil et ses dernières lueurs qui embrasent le lac pour laisser place à des couleurs pastel avant de mourir et laisser peu à peu place à l’obscurité. Ces quelques dizaines de minutes où le feu s’éteint mettent en place un décor digne des plus grands peintres impressionnistes ; dans les jeux de transparence, de lumière et de réflexion dans les eaux calmes et silencieuses du lac.

Discussions profondes dans la voiture, au moment où la nuit s’est bien installée, sur le sens à donner à sa vie et comment réagir en face des personnes de notre entourage qui ne comprennent pas toujours nos choix si on décide de suivre notre petite voix intérieure. La vie ne peut avoir de réel sens si le but est de répéter ce que les générations précédentes ont fait, mais dans ce cas, on s’expose à beaucoup de tensions face à tout ce qui entrave notre forme de pensée et de changement.

Des destins éloignés par l’immensité des territoires et pourtant des réflexions communes qui nous permettent de voir en l’autre une part de nous-mêmes.

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La province du Guilan

Mohammad me propose de passer trois jours dans la campagne de la province de Guilan avec une dizaine d’Iraniens, ses amis (20-30 ans), dans une maison qu’ils ont louée. Je dois avouer qu’au début j’ai accepté à reculons, car je me demandais comment allait se passer trois jours complets à partager le quotidien avec des gens que je ne connaissais pas, mais qui se connaissent tous, d’une culture et d’une langue différentes.

Finalement, sur les 10 seulement 2 parlaient anglais, mais cela ne nous a pas empêchés de passer de très bons moments. On a ri, joué, mangé, dormi, marché, on a cherché à se comprendre, à se connaître, à se reconnaître, on a chanté et dansé ensemble. Oui tout ceci ensemble, alors que je ne les connaissais pas ils m’ont accueilli comme un des leurs. Le dernier soir ils m’ont demandé ce que je pensais d’eux, quelles avaient été mes impressions. Après avoir fait un point global, je leur ai demandé la réciproque et ils ont chacun donné leur point de vue, en sachant que la plupart n’avaient jamais été en contact aussi proche avec un étranger. Pour certains, ils ont évoqué une appréhension au début puis ils ont été très surpris que l’on puisse s’entendre si bien, comme si nous nous connaissions depuis longtemps.

Sur le chemin du retour de ce week-end entre amis, alors que nous redescendions de la montagne, nous avons traversé une mer de nuages qui laissait apercevoir les cimes de montagnes, telles des îles à l’horizon. Peu de temps après, nous avons pris notre inspiration pour plonger dans cette mer de nuages. Lentement, nous nous enfonçons dans la couverture végétale brumeuse entourés par les ombres des arbres, tel un théâtre d’ombres dans lequel nous entrerions dans le décor ; nous voilà à admirer en descendant tout doucement dans les profondeurs lactées. Le brouillard épais ne nous laisse voir qu’à quelques mètres devant nous. Lorsque nous croisons sur notre route quelque chose, une personne ou une voiture, elle apparaît comme de nulle part et s’engouffre aussitôt dans l’immensité blanche comme engloutie, avalée.

Auteur : Florian Karoubi

P.S. : les photos appartiennent à Cultinera et ne peuvent pas être reproduites sans autorisation.

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