L’art du Haïku

Le haïku, poème d’origine japonaise, est le type de poème le plus petit au monde. Il célèbre la douceur de vivre, fige une émotion, l’instant qui passe. Fait de simplicité, d’évocation subtile pour capter l’essence du moment et le mouvement de la vie, il prend la forme d’une méditation poétique sans frontières.

Définir et comprendre le haïku :

Le haïku vient du tanka, une forme poétique japonaise du XVIsiècle composée de plusieurs parties dont la première, en 17 syllabes, était appelée hokku. En parallèle de cette forme littéraire rigoureuse s’est développé à la même époque le haïkaï, un genre plus populaire et plus libre qui donnait l’occasion de parodier la vie quotidienne dans un langage plus familier. Il reprenait néanmoins le hokku issu du tanka. Au fil du temps, certains poètes ont commencé à considérer le hokku comme un point central de leurs créations, jusqu’à en faire un poème en soi. C’est ainsi que le haïku, contraction des deux termes haïkaï et hokku, a pris son autonomie au XVIIsiècle.

Sans rime, sans besoin de respecter la syntaxe et autorisant les inversions sujet-verbe, le haïku n’en garde pas moins une structure rigoureuse appelée le haijin, terme qui définit aussi le poète.

Exemple :

Il m’accompagnait

À distance

L’épouvantail

San’in

L’architecture du haïku est rythmée par trois segments, idéalement de 5, puis 7, puis 5 syllabes (une forme de liberté autorisant jusqu’à 19 syllabes en 7 / 7 / 5 ou encore 5 / 7 / 7). S’il ne présente qu’une ligne verticale en japonais, il se présente sous la forme de trois lignes dans son adaptation française. Chaque segment, tel un condensé littéraire et symbolique, doit suggérer une à plusieurs images-idées dont l’une d’entre elles, appelée kigo(« mot de saison »), doit évoquer la saison ou la nature. Il doit aussi comporter un kireji, une césure, qui intervient à la fin du premier ou du deuxième segment.

Basho, Yamabuki_ya, 1691, CC y SA Dmitrismirnov
Basho, yamabuki ya Uji no hoiro no nio toki, 1691.

Parmi les grands poètes japonais du haïku, on ne peut pas manquer de citer Bashô, Buson, Issa et Shiki. C’est le maître de la poésie japonaise Bashô Matsuo (1644-1694) qui écrivit les premiers haïkus au XVIIsiècle en déterminant la forme qui s’est maintenue jusqu’à aujourd’hui. Mais ce n’est qu’au XIXsiècle que le poète Masaoka Shiki (1867-1902) théorisa le terme de haïku. Depuis cette époque, ce genre poétique n’a fait que grandir en notoriété jusqu’à traverser les frontières des pays occidentaux. Au Japon l’art du haïku est même enseigné dans les écoles où des concours sont organisés régulièrement.

 

Un art visuel :

La brièveté du poème impose au poète de revenir à l’essentiel, ne conserver que ce qui forme l’instant présent dans le regard de celui qui observe et perçoit. Condensé littéraire suggestif, chaque mot a une valeur symbolique qui doit mener le lecteur dans un univers complet. Ce qui amène le poète à focaliser son attention sur les choses simples de la vie, ce qui la compose dans toute sa subtilité et son essence. Cette véritable méditation active traite de thèmes comme la solitude, le silence, l’éphémère ou l’immuable, la mort, le fugitif ; tous compris au sein de la nature et de la vie qui s’y joue.

Morikawa Kyoriku & Matsuo Basho - kareeda ni, Idemitsu Art Museum, CC by SA Dmitrismirnov
Le peintre Morikawa Kyoriku et le poète Matsuo Basho, kareeda ni / karasu no tomarikeri / aki no kure, Idemitsu Art Museum.

Pour les cultures occidentales dont les langues s’appuient sur l’alphabet latin, il est difficile de concevoir le haïku comme un art visuel. Néanmoins, le haïku dépeint un paysage, une situation, une expérience vécue à la façon d’une photo qui capture l’instant présent. On l’imagine aisément sous forme visuelle, picturale. Il existe justement au Japon le haïga, un art graphique qui associe un haïku écrit en calligraphie japonaise et une peinture qui illustre le sujet. Les idéogrammes tracés, presque dessinés pourrait-on dire, participent de l’ensemble ; le but étant d’obtenir une harmonie entre l’écrit et le dessin pour créer une entité visuelle unique. De tels haïkus se retrouvent autant sur des tableaux encadrés aux murs que sur des paravents ou encore les traditionnels kimonos, incarnant le raffinement à la japonaise. Dans sa version moderne, le haïga est devenu un haïsha, c’est-à-dire un haïku sur une photo.

Haisha - photo-haiku, CC by SA Moondustwriter
Haïsha : haïku en lien avec une photo-support.

.

Des origines empreintes de spiritualité :

Trouver les mots justes, évocateurs d’une idée profonde, demande de se connecter à son environnement et d’aller chercher en soi la perception, le ressenti, avant de le faire jaillir par l’écriture. L’évocation du moment présent tel qu’il est perçu pour soi représentait, et représente toujours, un véritable exercice de méditation. Le haijin, comme le lecteur – qui doit prendre le temps de saisir la pensée du poète –, peuvent y trouver un cheminement intérieur vers la sagesse et la spiritualité. Par sa sobriété et sa brièveté, on comprend aisément que l’art du haïku soit un art de concentration qui fut d’abord pratiqué par les moines bouddhistes errants entre le XVIet le XVIIsiècles au Japon.

Basho Haiku Monument en anglais, temple bouddhiste Motsuj, Hiraizumi, CC by SA
Basho Haiku Monument en anglais, temple bouddhiste Motsuji, Hiraizumi, Japon.

Mais aussi, le haïku laisse transparaître l’influence du shintoïsme – spiritualité à l’origine de la nation japonaise développée avant l’arrivée du bouddhisme au VIsiècle – qui voue un culte à la nature et ses manifestations ; un arbre, une montagne ou même des animaux pouvant incarner des esprits, kami en japonais. D’où l’importance de la nature sous toutes ses formes dans l’art du haïku. De plus, la morale et l’avenir sont exempts de cet état d’esprit qui respecte chaque être et son environnement comme un ensemble unique, à l’instant présent.

Déesse Uzume avec coq et mirroir, Harvard Art Museums
Déesse de la gaité, Uzume, ramenant la lumière sur terre grâce à la danse, selon la mythologie shintoïste (Déesse Uzume avec coq et miroir, Harvard Art museums).

Dès ses débuts, le haïku a donc été influencé par l’esprit zen japonais. Lors de son introduction en France au début du XXsiècle, les auteurs français s’en sont imprégnés pour développer leur propre interprétation occidentale. À part le haïku « zen », il existe aujourd’hui plusieurs tendances de haïku telles que le haïku urbain ou encore engagé.

.

Le Haïku en Occident :

Il est plus facile de concevoir des haïkus dans sa langue maternelle que de traduire en conservant l’essence précise d’une version originale ; d’autant plus lorsqu’il s’agit du japonais, langue au vocabulaire très riche, pleine d’homophones. Il faut d’ailleurs remarquer que les 17 syllabes de base ne s’appliquent pas aux haïkus d’origine japonaise dans leur version française en raison de la difficulté à traduire des idéogrammes qui représentent parfois plus des sons, exprimant une émotion ou des onomatopées, que des mots ayant un équivalent en langue latine.

En France, le haïku – rédigé directement en français – se fit connaître au tout début du XXesiècle avec des écrivains tels que Paul-Louis Couchoud qui publia le premier recueil de haïkus français en 1905 (Au fil de l’eau) et Julien Vocance qui publia un recueil ayant pour sujet la Première Guerre mondiale en 1916 (Cent visions de guerre). Plus tard, l’américain Jack Kerouac et le philosophe français Michel Onfray contribuèrent à sa reconnaissance à l’international dans le monde occidental. Les sujets, tout en s’adaptant à des lieux ou des situations qui nous sont plus familières que les cerisiers en fleurs ou le mont Fuji, ils se sont aussi diversifiés pour entrer dans la vie sentimentale et personnelle des auteurs, allant parfois jusqu’à partager les peines de cœur ou l’expérience de la perte d’un être cher.

Monument au haiku de Shiki, Senkoji Park, Hiroshima, CC by SA Reggaeman
Monument au Haïku avec un haïku de Shiki, Senkoji Park, Hiroshima.

Des amateurs se rassemblent de nos jours pour écrire des haïkus dans diverses villes de par le monde, une façon pour les uns de pratiquer une forme de méditation sur la vie, une façon de créer du lien pour d’autres. Il existe d’ailleurs plusieurs prix littéraires internationaux réservés aux haïkus tels que le Prix Soleil levant ou encore le Prix international Haïku Contest du Mainichi au Japon.

National Haiku Poetry day, Tongass National Forest by Mark Meyer
Haïku sous forme d’haïsha, Forest Service Alaska Région, US.

.

Quelques haïkus des maîtres japonais :

Dans le vieil étang

Une grenouille saute

– Un ploc dans l’eau.

          Bashô

Sous la pluie d’été

Raccourcissent

Les pattes du héron.

Bashô

Soir de printemps –

De bougie en bougie

La flamme se transmet.

          Buson

Le printemps qui s’éloigne

Hésite

Parmi les derniers cerisiers.

Buson

Couvert de papillons –

L’arbre mort

Est en fleurs !

          Issa

.

Quelques haïkus français :

À la surface de l’étang, au col,

Vois ces têtards

Qui avalent les nuages.

          Conrad Meili

Sur la tombe

Un bouquet de fleurs

Saint-Valentin.

Michel Onfray

Longs bancs de sable –

La rivière a bien du mal

À sortir du lit.

          Sébastien Rock

Auteur : Estelle Pautret


Pour aller plus loin :

Pour lire des haïkus :

  • Haikus, mis en images par Catherine-Jeanne Mercier, éditions du Seuil, 2003.
  • GABRIELS Damien, Carnets d’un haïjin, haïkus et senryus(consulté le 04/08/2019). Disponible sur : http://carnets-haijin.blogspot.com/

Et n’oubliez pas d’aller sur notre page dédiée aux haïkus amis de Cultinera.

Crédits photo : CC by SA Dmitrismirnov, James Milstid Photography, Kimon Berlin, Mark Meyer, Meladina, Moondustwriter, Reggaeman

Une réflexion sur « L’art du Haïku »

  1. Quelques-uns des plus beaux haikus. Ceux qui traduisent l’indicible…
    « Le parfum des pruniers
    Monté là-haut
    Le halo de la lune »
    Yosa Buson (1716-1783)
    « Solitude
    Après le feu d’artifice
    Une étoile filante »
    Masaoka Shiki (1867-1902)
    « Eclat des lucioles
    En rafales soudaines
    Le pouls de ma mère »
    Ishida Hakyo (1913-1969)
    « Tableau de guerre atomique
    Comme moi les morts ouvrent la bouche
    Frisson »
    Kato Shuson (1905-1993)
    « Un fil d’araignée
    Relie le royaume céleste
    A ce monde »
    Tsubaki Hoshino (née en 1930)

    Sylvain Foulquier

    J’aime

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s