Vivre en tant que maraîcher bio dans le sud-ouest de la France

« Sois le changement que tu veux voir dans le monde »

Gandhi

Florian a passé 6 mois dans le sud-ouest de la France, dans un petit village du Béarn entouré de champs, de chevaux et de lamas. Il y a rencontré et aidé un couple de maraîchers bio avec qui il s’est familiarisé aux principes de la permaculture. Vous trouverez ici un extrait de son vécu à la campagne mêlé à un entretien avec les maraîchers.

Vivre à la campagne, n’est-ce pas accepter de vivre avec la nature ou en tout cas de s’en rapprocher ?! Cette nature qui a ses lois, parfois si dures et si justes. Il faut les accepter et les comprendre… la mort et la vie se côtoient en permanence dans un processus normal et naturel. 
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Tandis qu’un million de bruits s’éteignent à la ville, les perspectives ici sont multipliées par 1000, les couleurs, les odeurs, les sens sont aux abois, en émoi. Le vent qui court entre les feuilles du lierre et vient se déposer sur ma peau avant de continuer sa course. Des bruissements, bourdonnements, craquements, miaulements, braiments, hululements, piaillements… du chant du coq à celui du faisan, ils font raisonner leur voix sur l’étendue de leur territoire.

Être maraîcher, en bio

Emilie et Damien (respectivement 38 et 43 ans) vivent avec leurs deux enfants dans un petit village à 45 minutes au nord de Pau, en compagnie de leur dizaine de poules et de lapins, 2 ânes et 5 chats.

Ils sont maraîchers et vivent donc essentiellement de la vente de leurs légumes. Damien s’occupe du potager de 1500/3000 ( ?) m² à temps plein et Emilie propose en plus des animations nature, autrement dit des ateliers pédagogiques pour apprendre à jardiner aux adultes, et de l’artisanat (tissage, vannerie). Mais plus encore que maraîchers, ils ont fait le choix d’une agriculture biologique.  A ce sujet, on entend souvent dire qu’il y a bio et bio… En fait, l’agriculture bio n’utilise certes pas d’engrais chimiques trop polluants mais elle ne cherche pas à aller dans le sens de la biodiversité (utilisation de tracteurs et donc de pétrole, arrosages systématiques, etc.). Alors Damien et Emilie se sont tournés vers l’agroécologie : un maraîchage sur sol vivant, c’est-à-dire qu’au lieu de nourrir uniquement la plante, ils nourrissent le sol pour que la plante ait les conditions favorables à son développement. Cela étant, ils travaillent le sol le moins possible, assurent la rotation des plantes sur un même sol toute l’année et emploient uniquement des engrais verts (apports organiques d’origine animale ou végétale) et spontanés qui laissent libre cours au développement des écosystèmes.

Vers la permaculture : une conception philosophique

En développant leur ferme maraîchère, ils ont aussi changé leur regard sur l’animal. D’une part, ils ne consomment que des animaux issus de leur ferme ou de celles des environs, et bio bien sûr ! Ce qui revient à un repas par semaine en moyenne. Plus encore, pour Emilie et Damien, le lien animal-végétal ne se fait pas tant au niveau de l’alimentation mais surtout au sein de la culture. Car l’animal a toute sa place dans un système permaculturel. Il peut fournir des services intéressants autre que d’être mangé ; en étant une force de travail, en entretenant une prairie, en mangeant les souris, en récupérant son fumier… c’est un élément qui fait partie du tout.

Au-delà de l’agriculture, c’est donc un mode de vie global qui se conçoit dans une quête de cohérence à tous les niveaux. Emilie et Damien ne concevraient pas de prendre l’avion pour partir en vacances, par exemple. C’est pour cela qu’ils préfèrent se dire permaculteurs, plutôt que maraîchers.

La permaculture est une méthode de conception dont le but est d’aménager des communautés humaines durables. Mais si on en revient à la base, c’est une éthique qui respecte 3 principes : prendre soin de l’homme, prendre soin de la terre et partager équitablement. C’est le fil rouge si on souhaite développer la soutenabilité (= pérennité de l’environnement). Pour concevoir en permaculture, on fait appel à des principes de conception (définis par les fondateurs de la permaculture Bill Mollison et David Holmgren) que l’on retrouve dans la nature et dans les sociétés humaines anciennes et préindustrielles. Il s’agit de principes qui peuvent s’appliquer à toute forme d’activité humaine, selon un schéma appelé la « fleur permaculturelle », à 7 pétales, une par type d’activité. Dans chaque pétale on trouve des exemples d’actions concrètes déjà à l’œuvre. Damien et Emilie organisent ainsi leur vie en faveur d’une société auto-fertile, d’un équilibre présent et pérenne.

Tout semble si facile chez moi, à la ville ; on appuie sur un bouton, on ne se pose pas de questions et tout se met en marche. Ici, tout semble plus lent, on se sent plus acteur, plus impliqué, il faut être actif en permanence pour voir les choses évoluer. Le travail en extérieur est physique, la fatigue en est différente de celle qu’on éprouve à la ville ; on prend conscience que les éléments sont interdépendants des autres dans un écosystème global.
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La notion de temps n’est pas du tout la même… Au rythme des couleurs, des lumières, des journées, des saisons… Si l’on regarde, si l’on écoute, si l’on contemple, cela appelle à ce que l’on s’organise autrement à la campagne.
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Prendre son temps, se laisser envelopper de sa tendresse.
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Un tilleul en fleur laisse deviner la force de travail qu’il demande par le bourdonnement qui s’en dégage.
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Etablir une relation avec des animaux qui nous effraient au début : une oie qui nous course, les chevaux qui s’échappent… L’homme et la bête, lequel des deux apprivoise l’autre ?

De l’enfance à la prise de conscience

Damien, dès son enfance, aimait se retrouver en pleine nature, cela avait déjà un sens profond pour lui sans le savoir. Diplômé d’une école d’ingénieur, il a commencé à travailler dans l’industrie mais l’incohérence a vite grandit entre le métier qu’il exerçait et ses valeurs évoluant en sens inverse. Son licenciement à 30 ans fut le point de basculement pour changer. Après un master d’écologie, il a commencé à s’engager auprès d’associations politiques ou écologiques, à « penser global, agir local ». En 2011, il s’est engagé auprès de l’association de maraîchage collectif : Les Parcelles Solidaires, pendant un an. C’est là qu’il a rencontré Emilie, sa future compagne, qui commençait une activité de maraîchage.

Emilie a elle aussi toujours été très liée à la nature. Dès l’adolescence, malgré une curiosité qui lui a fait tester plusieurs parcours différents, elle a vite développé le projet d’avoir son terrain agricole. Grâce au CIVAM (Centres d’initiatives pour valoriser l’agriculture et le milieu rural) à Pau, elle a obtenu un terrain dans une couveuse pendant deux ans, qui lui prêtait un terrain et du matériel contre une partie des recettes des cultures, le but étant à terme de réussir à en tirer un salaire. C’est là que les histoires se recoupent et qu’elle a rencontré Damien dans le cadre des Parcelles Solidaires.

Apprends à utiliser les fruits de ce que tu es ! Fais avec ce qu’il y a sur place, compose puis transforme : confitures, sirop, tartes, bocaux, clafoutis, gratins…
Puis utilise le troc ou les échanges de bons procédés avec les voisins.

Construction du couple autour d’un projet commun naissant : de difficultés et apprentissage

Damien a appris sur le tas aux côtés d’Emilie. En 2013, ils ont pris des cours de permaculture, apprenant les techniques et la méthodologie de conception. Souhaitant avoir un terrain commun où s’installer et vivre durablement, ils ont d’abord cherché à créer un habitat groupé. Mais les démarches en ce sens n’ont pas abouti et ils se sont alors installés dans un petit village à 45 minutes de Pau.

En arrivant à la campagne, voulant faire un peu de maraîchage pour gagner de l’argent, ils se sont vite attaqués aux travaux manuels en lançant de nombreux chantiers en parallèle sans pouvoir toujours les faire aboutir. Avec le recul aujourd’hui, ils pensent qu’ils auraient dû commencer plus petit la première année et selon les résultats, s’adapter. Pendant un temps, ils ont vendu leurs produits dans le cadre d’une AMAP, ce qui générait un certain stress car cela imposait un rythme. Aujourd’hui, ils ne vendent plus qu’en vente directe, au marché ou en Biocoop selon les surplus de leur production. Sans pression, ils ont mieux pris le temps de définir leurs objectifs en développer un chantier après l’autre.

Le rythme à suivre a été, et est encore, parfois difficile. Mais la communication au sein du couple est essentielle, elle permet de rester bienveillant l’un vers l’autre. Le fait de repenser le projet ensemble progressivement et d’avoir eu un enfant a eu un rôle dans cette construction. Ils se trouvent assez complémentaires, lui à positiver, elle avec une vision globale et plus sage, très centrée sur les priorités. Ils s’entraident dans leur propre évolution respective. « Le collectif est quelque chose de puissant ».

Dans leur entourage, les réactions ont été mitigées mais dans l’ensemble assez positives. Quant aux amitiés créées au sein du milieu de l’écologie, c’est plus de l’admiration qui ressort face à la réussite de ce projet, du fait de leurs aspirations communes.

La suite du cheminement : objectifs à moyen et long terme

Quand on se lance dans un tel mode de vie, il y a toujours plein de projets. A l’heure actuelle, Emilie et Damien s’apprêtent à installer une serre pour y mettre des plans et en retirer un petit revenu. Par ailleurs, ils se questionnent sur le mode de déplacement. Ils souhaiteraient n’avoir plus qu’un seul véhicule. Emilie rêve de voyager, en France ou à l’étranger, soit à pied, avec des ânes, ou à vélo. Ils aimeraient aussi mettre en place une cuisine solaire, ayant déjà un four et un séchoir solaire, investir dans une parabole de cuisson qui concentre les rayons du soleil en un point. Pour l’eau, ils aimeraient avoir des réserves d’eau de pluie et pouvoir la potabiliser.

Autrement dit, leur réflexion va bien au-delà du maraîchage. Leur objectif est d’être auto-suffisant en légumes, et peut-être en fruits, et de vendre les surplus. De manière plus globale, ils souhaitent aller vers un mode de vie soutenable, non dépendant des énergies fossiles. En souhaitant prendre soin de leur foyer, leurs questionnements les mènent donc à prendre soin du territoire dans son ensemble. Damien se considère d’ailleurs comme un collapsonaute, c’est-à-dire que pour lui la société dans laquelle on vit à de fortes chances de s’effondrer d’ici quelques temps (2030 ?). D’où l’importance d’être résilient, déjà pour soi, mais aussi de montrer que c’est possible.

Désormais, ils réfléchissent à la création d’un tiers-lieu : ils souhaiteraient voir un autre foyer s’établir à leurs côtés et ainsi agrandir leur terrain ; que chacun ait son intimité avec sa maison mais qu’en même temps le matériel soit mutualisé et surtout qu’il y ait un vrai partage de la pratique agricole. Mais rien n’est jamais simple car il faut trouver les personnes prêtes à s’impliquer dans un tel projet.

Leur idée profonde serait de développer un lieu de ressources, où venir chercher des informations, mais aussi où centraliser les achats, où les agriculteurs pourraient apporter leurs produits pour se les échanger, mutualiser des outils onéreux ou à usage ponctuel. Mais aussi, ils souhaiteraient un lieu de convivialité, avec des livres, de bons produits à partager, une bonne ambiance…

S’émanciper tout en s’engageant

Damien parle d’une forme d’émancipation mais aussi d’une prise de position puisque son mode de vie est une forme de résistance au système actuel, ce système même qui l’a amené à évoluer en ce sens il y a plus de dix ans, pour être cohérent avec lui-même. Il aime se référer au Petit manuel de résistance contemporaine dans lequel Cyril Dion décrit notamment les trois grands points qui empêchent le changement : chercher à gagner sa vie (achats, emprunts, etc.), le divertissement (consommation de temps et d’énergie dans des activités non constructives), les lois/règles (administration lourde, justice non équitable, etc.). Si la société telle qu’elle est aujourd’hui n’est pas du tout celle dont Damien rêve, il essaye de créer autour de lui ce qui correspond à son rêve.

Emilie ajoute son envie de préserver la terre, la nature d’une part, mais elle avoue aussi n’avoir aucune confiance en la politique. Pour elle, il faut préparer l’avenir en partant de soi car on ne représente rien pour le système global.

Cela étant, on reste dépendant de la société donc ils aimeraient qu’elle change aussi. D’où une forme d’engagement certain : en agissant local au niveau de leur habitation, mais aussi en faisant partie d’une association pour promouvoir ce mode de vie, ça a son importance, jusqu’à avoir un impact politique. L’autre point intéressant en ce sens est pour eux l’entraide ; ne pas hésiter à solliciter des gens du village dans leurs activités permet de créer du lien, développer des échanges pour planter des graines dans les esprits.

« Si tu veux construire un bateau, ne rassemble pas tes hommes et femmes pour leur donner des ordres, pour expliquer chaque détail, pour leur dire où trouver chaque chose… Si tu veux construire un bateau, fais naître dans le cœur de tes hommes et femmes le désir de la mer. »

Antoine de Saint-Exupéry

Pour Damien, c’est bien cette capacité créatrice de l’intelligence collective que l’on trouve dans la permaculture.

Chère Campagne, toi qui m’as donné tant à apprendre, à découvrir, à redécouvrir, à comprendre, à éprouver… Toi qui as parfois été violente avec moi et qui m’a poussé dans mes retranchements, voilà qu’aujourd’hui, je dois te quitter, prendre mon envol avec tout ce que tu m’as transmis, pour d’autres matins, mais tu laisseras en moi une trace indélébile, un regard nouveau et une nouvelle perspective sur laquelle je vais continuer à construire. Tu deviens une de mes bases.
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Je me rappellerai la douceur du coucher de soleil qui se pose sur ma peau après une longue journée étouffante entouré des mille résonances qui te composent. Je me rappellerai le froid pénétrant de l’hiver qui me poussa contre le poêle, à apprendre à faire le feu et à maintenir son foyer.
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Tu gardes en toi un charme irrésistible, encore tant de mystères, et pourtant tu es déjà moins une étrangère.

Texte : Florian Karoubi

Entretien de Damien L. et Emilie B.

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