La danse Kalbéliya

Qu’elle est cette danse appelée « Danse des Saperas » ou « Danse du serpent »?

Qui sont ces femmes vêtues de costumes noirs et multicolores ?

Pour retracer l’histoire, il est possible de dire que cette danse traditionnelle est une des sources originelles de beaucoup d’autres danses populaires que nous connaissons, comme le flamenco ou la danse orientale et bien d’autres. Les femmes Kalbéliya (ou Kalbelia) sont les descendantes de ce peuple nomade qui fut mené, autour de l’an 1000, à quitter sa terre d’origine, au nord-ouest de l’Inde, région dont fait partie le Rajasthan. Déportés en masse, les Kalbéliyas furent capturés et vendus comme esclaves, engagés dans les armées turques.*(1)

Plus tard, le périple fut long, les chemins divers (Europe centrale, Balkans, nord de l’Afrique…) ; finalement, ce sont bien leurs descendants qui initièrent de nouvelles traditions empruntées à leur patrie d’origine, entremêlées aux cultures des pays qu’ils avaient traversés et de celui où ils résidaient.

Les Kalbéliyas font partie des tribus nomades du nord de l’Inde. Dans la société indienne, ils font partie des Intouchables appelés « Dalit », une caste à part qui les exclut des 4 grandes branches du système de castes.

Communauté Kalbelia installée aux abords de Pushkar, camps ḍērā

Leur identité est profondément enracinée dans leur religion et leurs croyances ; ils sont des disciples de Guru Kanipa, un des neuf maîtres qui résident sur le mont Kailash, aux côtés du dieu suprême : Lord Shiva. Selon la mythologie hindoue, le seigneur Shiva a offert un bol contenant tout le poison de l’univers à Kanipa qui l’a bu en entier. Impressionné par son dévouement, le seigneur Shiva promit à Kanipa que le monde prendrait soin de lui et de ses descendants. Cette promesse incluait deux éléments majeurs : le droit de mendier sans vergogne ainsi que la domination des créatures venimeuses et leur poison, en tant que disciples directs de Kanipa. Cet événement mythologique explique ainsi l’activité traditionnelle des Kalbéliyas, habiles à capturer les serpents, les charmer et à faire commerce de leur venin. Le nom Kalbéliya signifie justement « les amis du serpent », animal qu’ils considèrent comme un dieu.

Représentation de Kanipa (à droite), en compagnie de Virupa, un des maîtres yogi de la mythologie indienne

Traditionnellement, les hommes Kalbéliya allaient de porte en porte, de village en village, présenter des cobras dans des paniers, tandis que leurs femmes chantaient, dansaient et faisaient l’aumône.

Lors d’un mariage ou d’une célébration, les villageois avaient pour habitude de convier des Kalbéliyas pour animer la fête. C’était alors tout le clan qui se déplaçait, hommes, femmes, enfants. Il n’était pas question de spectacle au sens où nous l’entendons aujourd’hui ; il s’agissait plutôt de ce qu’on appellerait une animation. La danse, exécutée comme une célébration, fait partie intégrante de la culture Kalbéliya. Leurs danses et leurs chants sont une question de fierté et un marqueur de leur identité. Les chansons sont basées sur des histoires tirées du folklore et de la mythologie. Certaines danses sont spécialement exécutées pendant la Holi (fête religieuse hindouiste). Les Kalbéliyas sont connus pour leur habilité à improviser des chansons pendant les représentations. Ces chants et ces danses font partie d’une tradition orale qui se transmet de génération en génération et pour laquelle il n’existe ni textes ni manuels. Les enfants apprennent en écoutant et en regardant leurs aînés.

Impossible d’aller plus loin sans parler de Gulabi Sapera, sa destinée est digne d’un conte de fées et indissociable de l’histoire de cette danse. Enfant, elle accompagnait son père qui jouait du Poongui*(2) pour charmer le serpent ; avec lui elle se mettait à danser au son de ses mélodies. Son charisme, sa personnalité lui valurent d’être remarquée et promue à se produire sur de vraies scènes. Peu à peu, sa carrière devint comme sa danse : éblouissante !

Gulabi, s’inspirant des mouvements du cobra, a développé son propre vocabulaire artistique. Elle a fait d’une danse collective, une véritable danse de soliste et d’improvisation. De ce fait, elle a révolutionné la danse des femmes de sa communauté en en faisant une expression individuelle et une forme artistique à part entière. Elle a créé un langage chorégraphique original de son propre génie mêlé à la tradition.

De ce fait, brisant certains tabous sociaux, vers la fin des années 1960, elle a imposé la représentation scénique de la danse Kalbéliya. Cette danse telle qu’on peut l’observer sur scène aujourd’hui doit beaucoup, dans sa forme actuelle, au vocabulaire chorégraphique développé par Gulabi Sapera dans sa jeunesse. Son style est ainsi apparu comme le référent identitaire pour sa caste ainsi que pour le public indien et international.

Gulabo Sapera, représentation dans le cadre du projet Khushboo, 01/02/2020, Alliance française de Bombay

Depuis 1992, Gulabi Sapera n’a cessé de collaborer avec Titi Robin*(3), ensemble ils ont créé des spectacles et enregistré des albums où elle chante. Il lui a même consacré un livre*(4) qui conte sa vie légendaire de jeune fille nomade qui passe d’une vie misérable des campements à la reconnaissance nationale puis internationale. En 2016, elle a reçu du Premier ministre indien une distinction honorifique, le « Padma shree devi », une victoire insensée pour la petite gitane des rues qui avait su éblouir jusqu’à Rajiv Gandhi par sa danse évoquant le serpent.

Une autre personnalité, la jeune Sua Devi, nous est connue notamment par le film Latcho Drom*(5) où on la découvre dans une formidable danse puissante et gracieuse. Sa présence et son talent l’ont amenée, elle aussi, à se produire aux quatre coins du monde. Son exemple comme celui de Gulabi entraînera derrière elle de nombreuses jeunes filles dans l’aventure de la danse Kalbéliya. Elle vient d’ailleurs de participer au documentaire Kalbelia, Dance of Freedom de Sej Saraya qui sortira prochainement.

Il serait vain de vouloir citer toutes ces danseuses, mais nous pouvons retenir quelques noms singuliers comme : Sunita Sapera, Rekha Sapera, Mamta Sapera, Karishma Sapera, Pooja Sapera Anita Sapera, Morya Sapera, Aasha Sapera, etc.

Chacune de ces danseuses a son propre style, sa propre expression. Il est intéressant de constater comment cette danse reste vivante et personnelle, autant que le tempérament de ses interprètes. Précisons que le nom « Sapera » n’est pas un nom de famille, mais le nom d’une sous-division de la caste des Kalbéliyas.

Ces femmes sont d’habiles danseuses, elles improvisent en suivant la mélodie donnée par le joueur de pungi, qui lui-même réagit aux propositions chorégraphiques de la danseuse. Les percussionnistes sont également particulièrement à l’écoute de la danse et se doivent de souligner avec précision chaque accent marqué par l’improvisatrice. La danse Kalbéliya séduit toujours le public par la souplesse et la grâce de ses mouvements évoquant le serpent, son énergie incandescente et la force de son expression. La danse du serpent se caractérise tout particulièrement par les tournoiements incessants de la danseuse, qui peut tourner ainsi sur elle-même, dans une énergie rythmique proche de la transe, pendant une durée indéterminée.

Spectacle de danse Kalbéliya (c) Clara Misrai

Dans son esthétisme, la danse Kalbéliya que nous connaissons à ce jour est aussi bien emprunte du raffinement des danses de cour du nord de l’Inde comme le Kathak que de l’aspect terrien de la danse populaire. Son évolution actuelle s’inspire de plus en plus des figures de la danse Bollywood si chérie des Indiens. On parle aussi de style version « Jaïpur » ou « Jodhpur » tant par le costume que la gestuelle. Régulièrement, de nouveaux pas émergent, censés être nés de ci ou de là.

Certains observateurs prétendent l’invention de cette tradition du fait que les spectacles de danse publique par les femmes Kalbéliya ont été considérés comme peu recommandables jusqu’à il y a quelques décennies et étaient généralement interdits par la communauté elle-même. On peut argumenter que, comme toute danse, la danse Kalbéliya n’était pas vouée à être un spectacle à l’origine, mais à se vivre. Et comme toute tradition, elle a évolué avec les membres de sa communauté.

La danse Kalbéliya a pris l’essor que nous connaissons au cours des trois dernières décennies pour deux raisons : premièrement, une quête transnationale pour la découverte de la « culture gitane indienne » et, deuxièmement, une politique culturelle nationale favorisant de plus en plus les formes de danse « folklorique ». Ces deux dynamiques discursives culturelles et politiques ont également été encouragées par l’expansion du tourisme local au Rajasthan et par les avantages socio-économiques plus récents de quelques danseuses Kalbéliya qui ont motivé un nombre croissant de danseuses à accéder à cette profession. La danse Kalbéliya sous sa forme de spectacle semble aujourd’hui être généralement bien acceptée dans sa communauté. Les Kalbéliyas ont une capacité d’adaptation unique pour faire face aux changements culturels et sont des exemples de l’ingéniosité et de la flexibilité des communautés nomades. Cela représente l’adaptation créative de cette communauté de charmeurs de serpents aux conditions socio-économiques changeantes et leur propre rôle dans la société rurale du Rajasthani.

Spectacle de danse Kalbéliya (c) Clara Misrai

N’oublions pas de mentionner que la danse et les chants des Kalbéliyas ont été inscrits dans la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité par l’UNESCO en 2010.

Parmi les plus illustres danseuses en France, Maria Robin, fille du musicien Titi Robin, fut initiée dès son plus jeune âge à cet art et fut l’élève de Gulabo*(6). Devenue danseuse Kalbéliya confirmée, elle se produit et enseigne fréquemment. Citons d’autres danseuses de renom comme Emmeline Lovisi, Sarah Avril*(7)… beaucoup de femmes sont attirées par cette danse si singulière et de nouvelles interprètes et enseignantes fleurissent régulièrement.

Pourrait-on y voir comme un désir de s’éloigner des codifications et de se reconnecter à travers la danse à une forme de liberté d’expression de soi ? N’oublions pas qu’en Sanskrit*(8) le nom Manouche signifie « l’homme libre ».

Clara Misrai

Danseuse, Chorégraphe et enseignante.

Fondatrice de la Compagnie Gypsys Flowers.

Elle organise chaque année des stages au Rajasthan avec Sunita Sapera pour rendre possible la rencontre de ces danseuses et de ce peuple ; l’opportunité non seulement d’apprendre une danse, mais aussi de rencontrer une culture étonnante.

  1. Élisabeth Clanet, « Histoire et origines des Tsiganes et des gens du voyage », conférence, 24/03/2013. Disponible sur : https://www.youtube.com/watch?v=s8iKqMzl7RE
  2. Le Poongui ou Pungui est une flûte avec une boule en son centre qui fait partie des instruments joués par les Kalbéliyas. Il sert à charmer les serpents et accompagne leur musique. Sa sonorité est particulière et impossible à confondre.
  3. Thierry Robin, dit Titi Robin, est un musicien compositeur et improvisateur français. Surnommé parfois « le gitan blanc », il a développé un répertoire musical original se rattachant au monde méditerranéen, aux confluences des cultures gitanes, orientales et européennes. Il joue de la guitare, du buzuq, du oud. Il collabora pendant 15 ans avec la danseuse Gulabi Sapera. https://www.titirobin.net/
  4. Gulabi Sapera, danseuse gitane du Rajasthan, 2000, éditions Naïve/Actes-Sud.
  5. En 1993, le film Latcho Drom de Tony Gatlif commence sur la terre d’origine des gitans : le Rajasthan.
  6. En Inde, Gulabi Sapera est tendrement appelée « Gulabo »
  7. Auteure d’une thèse non publiée sur la danse Kalbéliya
  8. Langue savante et sacrée indienne datant de deux millénaires avant J.-C.

Livre conseillé : Éric Roux-Fontaine, Titi Robin et Sergio Mondelo, Rajasthan, un voyage aux sources gitanes, éditions du Garde-Temps, 2004.

Crédits photo : Clara Misrai © couverture, autres : CC by SA

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