Le peuple ingouche

Les Ingouches, ou « gens des tours » dans leur langue, sont parmi les plus anciens habitants du Caucase avec leurs voisins tchétchènes. Ce peuple est connu pour avoir construit de très nombreuses tours dans le Caucase du Nord, cette région à l’extrême sud-ouest russe. On dénombre près de 200 tours dans cette zone montagneuse située entre 1 200 et 2 000 m d’altitude.

L’Ingouchie est aussi une des plus jeunes et surtout des plus petites républiques de Russie, mise sur le devant de la scène dans un contexte de violences et de tensions politiques à la fin du siècle dernier. Essayons d’aller voir au-delà…

Localisation de l’Ingouchie

Une culture ancrée dans l’histoire du Caucase septentrional

Les ancêtres des Ingouches vivaient dans les plaines du Caucase du Nord ou Ciscaucasie. Mais lors des invasions mongoles de la région aux XIIIe et XIVe siècles, les Ingouches ont progressivement quitté les vallées fertiles pour se réfugier dans les montagnes plus au sud ; c’est alors qu’ils ont construit leurs tours pour se défendre des envahisseurs.

Diverses batailles dues à des tentatives d’incursion tsariste et turque dans la région ont ponctué leur histoire jusqu’au début du XIXe siècle. C’est à ce moment que l’Empire russe a relancé des actions militaires pour intégrer officiellement ce petit territoire de montagne. Les Cosaques ont été envoyés pour s’installer sur les terres ingouches. Ce fut le début de la guerre du Caucase.

Jean Victor Adam, Cavalier ingouche, 1830.

À deux moments au cours du XXe siècle, les Ingouches ont retrouvé une forme d’autonomie, rattachés à la Tchétchénie, sous un statut de république entre 1922-24 et 1934-44.

Mais Staline, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, les accusant de collaboration avec les nazis, les fit déporter en Asie centrale, dans le nord du Kazakhstan, et se réappropria leurs terres. De nombreux Ingouches ne survécurent pas à cette déportation. Les survivants, très éprouvés, furent réhabilités en 1957, mais leur retour, sur des terres partiellement occupées par les Ossètes, entraina des tensions locales. Il leur fut accordé la création d’une nouvelle république soviétique, mais une partie de leur territoire resta sous la république d’Ossétie du Nord, instaurée entre temps. Les tensions ne firent que croitre durant les années 1980.

En 1991, l’Ingouchie retrouve son indépendance après la chute de l’URSS, mais reste au sein de la Fédération de Russie tandis que la Tchétchénie, qui lui était rattachée jusque-là, déclare son indépendance totale. De divisions politiques en divisions religieuses, ces deux voisins culturellement si proches (jusqu’à leurs langues qui leur permettent de se comprendre mutuellement) n’arrivent plus à s’entendre et la frontière reste encore non établie.

L’année qui suit, c’est une guerre de territoire sanglante qui oppose la jeune Ingouchie à l’Ossétie, son autre voisin, pour se terminer par la prise de position de la Russie en soutien à l’Ossétie. Déjà peu nombreux, une majorité d’Ingouches se voient contraints de quitter leur terre natale pour vivre en paix.

Les diasporas ingouches

De nos jours, on estime la population ingouche à environ 700 000 personnes, dont 375 000 habitent en Ingouchie. De nombreux Ingouches travaillent dans le nord de la Russie, notamment dans l’extraction de pétrole. Une grande diaspora se trouve aussi à Magadan, tout à l’est de la Russie, car sous l’Union soviétique, de nombreux Ingouches étaient embauchés en tant qu’orpailleurs (chercheurs d’or) et ouvriers dans la transformation du bois. Actuellement, ils sont aussi très nombreux à Moscou.

En dehors de la Russie, la plus grande diaspora est localisée en Turquie avec 85 000 Ingouches. On les retrouve aussi au Kazakhstan, en Ukraine, en Biélorussie, en Lettonie, en Syrie, en Jordanie et au Liban. Depuis peu, la Belgique est devenue une de leurs nouvelles terres d’accueil.

Actuellement, les Ingouches continuent de quitter leur terre d’origine, souvent contraints par un important manque d’emplois et des salaires faibles.

Croyances et religion

Comme la plupart des peuples nord-caucasiens, les Ingouches sont musulmans. Néanmoins, ils ne furent convertis à l’Islam sunnite que tardivement, au cours du XIXe siècle, et ils ne s’y sont pas profondément enracinés. Un certain nombre de croyances anciennes restent très présentes dans leur foi. Le culte de la famille et celui des ancêtres notamment reste puissant et se manifeste par des rituels autour du foyer. Ce dernier est de fait une zone sacrée, incarnée par une chaîne suspendue au-dessus de l’âtre et qui se transmet de génération en génération. C’est là que sont cuisinés tous les repas, que l’on procède à des rituels et autour duquel ont lieu toutes les discussions majeures.

Plus encore, on dénombre encore un certain nombre de divinités païennes issues d’une religion polythéiste très ancienne dans leurs croyances qui reflètent toujours les divers aspects de leur vie quotidienne (dieux de la nature, de l’agriculture, de la maternité, etc.). Mais aussi, ces divinités représentent le panthéon le plus ancien et le plus complet encore connu à ce jour parmi les peuples autochtones du Caucase, dont on retrouve de nombreux vestiges dans divers musées de la région.

Temple Tkhaba-Erdy, croyance préislamique ingouche

Architecture et fierté

Les Ingouches sont souvent agriculteurs. Les membres, généralement nombreux, d’une famille contribuent tous au travail de la terre. Leur mode de vie est déterminé par la notion de clan ou teip. Ils vivent toutes générations confondues dans une grande maison située au pied de la fameuse « tour de clan ». Accolés à celle-ci, on trouve aussi les tombeaux de la famille. Il s’agit d’une architecture d’origine préislamique qui caractérise la vie communautaire en familles, ou clans, soudés autour de notions de solidarité et d’amitié. Tous les membres du clan sont égaux ; ce qui n’empêche pas un certain nombre de règles qui régissent les relations familiales. Par exemple, un homme et sa belle-mère ne doivent jamais partager d’activités ou d’événements ensemble. Par ailleurs, les mariages interclan sont rares et mal vus.

Couvre-chef traditionnel ingouche, clan Koorkhars (600 av. – 1800’s ap.)

Les tours de clan représentent aujourd’hui la fierté et le patrimoine historique des Ingouches. S’élevant sur cinq à six niveaux avec une entrée au 2e étage, elles font en effet preuve d’une grande maîtrise architecturale. D’ailleurs, il est arrivé à plusieurs reprises qu’une tour serve à cacher pendant des années un fugitif qui avait réalisé un méfait ou déshonoré un membre d’un autre clan cherchant depuis lors vengeance. De fait, honneur et vengeance sont deux notions entrelacées qui ont survécu dans cette société clanique depuis ses origines malgré la diffusion de l’Islam.

Une culture orale ?

Des traces très anciennes de leur culture sont encore trouvables dans les musées de la région, en Tchétchénie et au Daghestan, malgré les nombreuses destructions opérées sous Staline après la déportation de la population. Pièces de monnaie et casques guerriers en métal, bijoux, objets du quotidien en céramique, sculptures à caractère divin sont autant de preuves, s’il en fallait, de l’ancienneté de cette culture ancrée dans le Caucase depuis des millénaires.

Néanmoins, la culture ingouche des siècles précédents s’est aussi transmise oralement, de génération en génération. Très axée sur les épopées et les contes, la musique qui accompagnait chants et danses a maintenu une place particulièrement importante. Les instruments les plus populaires jusqu’à nos jours sont le dachick-panderr, un type de balalaïka (article à venir sur le sujet), le kekhat ponder, un accordéon joué par les femmes, le mirz ponder, un violon à trois cordes et le tambour essentiellement. Ce sont ces mêmes instruments qui sont utilisés pour jouer la danse lezginka ou « danse de l’aigle » toujours pratiquée par les Ingouches, un type de danse traditionnelle très dynamique typique du Caucase, dansée par des hommes seuls ou des couples homme-femme.

Actuellement

Aujourd’hui encore, les tensions sont fortes dans cette région du monde et des conflits continuent d’avoir lieu entre l’Ingouchie et ses voisins. Pour autant, cette petite république fonde l’espoir de se développer et de s’ouvrir au monde grâce au tourisme. Une station de ski, Armkhi, et une dizaine d’hôtels ont été construits récemment. Le nombre de touristes est croissant d’une année sur l’autre : en 2016, l’Ingouchie a accueilli plus de 39 000 personnes, soit 24 % de plus que l’année d’avant. Seulement, malgré le fort taux de chômage, le personnel manque dans le secteur du tourisme ; tous ne sont pas prêts à quitter l’autonomie agricole pour entrer dans l’ère des services qui ne satisfait pas la fierté qui caractérise ce peuple.

Auteur : Estelle Pautret


Pour aller plus loin

Crédits images : CC by SA Altushkin, Kavkas (x2), Takhirgeran Umar, Kavkas, Vyacheslav Argenberg, Kavkas (x2)

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