10. Iran : Ispahan et sa province (2)

À mi-chemin entre Shiraz et Téhéran, Ispahan se trouve au carrefour des routes du pays. Passage incontournable des caravanes sur la Route de la soie, cette ville a toujours détenu une situation stratégique. La rivière Zayandeh Rud qui la traverse fait d’elle une oasis importante, alimentée par les abondantes eaux venant des montagnes Zagros.

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Itinéraire de la région

Elle devint la capitale de la Perse aux XVIe et XVIIe siècles, sous shah Abbas Ier dit Abbas le Grand qui mena la civilisation persane à son apogée. La ville fut dès lors l’objet d’une grande énergie créatrice et bénéficia des meilleurs urbanistes, architectes, artisans, céramistes, venus des quatre coins du monde ; ce dont les promeneurs et touristes d’aujourd’hui peuvent encore témoigner. Longtemps appelée la « moitié du monde », en référence au paradis musulman, l’ancienne capitale perse est aujourd’hui encore le premier centre culturel du pays.

Nous arrivons au petit matin à Ispahan. Nous sentons immédiatement, par son activité matinale, que cette ville est bien plus grande et plus importante que Shiraz. Cela étant, les femmes en tchador noir se font plus nombreuses, là où de simples voiles variés et colorés couvraient la majorité des femmes de Shiraz, laissant apparaître des cheveux en guise de mode et de défi pour la liberté.

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Nous réalisons, en prenant le bus, qu’une barre sépare l’avant et l’arrière du bus : les hommes montent et s’installent à l’avant tandis que le fond du bus est réservé aux femmes. Mais tout d’un coup, surprise, un homme se lève et laisse la place à Estelle au milieu des hommes.

Nos hôtes nous emmènent à la découverte du quartier juif dans lequel ils vivent. Les juifs sont, avec les chrétiens et les zoroastriens, une des minorités religieuses reconnues en Iran. Selon la tradition, une importante communauté juive est installée à Ispahan depuis le VIe siècle av. J.-C. Nous visitons la Mosquée du vendredi où un Iranien en formation de tourisme s’improvise comme notre guide personnel. Cette superbe mosquée, la plus grande d’Iran, rassemble à elle seule les différents styles architecturaux islamiques entre les XIe et XVIIIe siècles. Tout cela avec une élégance et une harmonie qui nous laissent béats d’admiration. Laissons plutôt parler les photos…

À la nuit tombée, nos hôtes nous emmènent au populaire pont Kajou (à ne pas confondre avec le pont aux Trente-trois Arches qui lui ressemble beaucoup), où, le soir se rassemblent des hommes de tous âges pour se reposer et prendre le thé, mais surtout pour chanter, seuls ou à plusieurs, des chants populaires ; des chants tirés du fond de leurs cœurs, tels des complaintes. Sans en avoir l’autorisation, ces hommes qui bravent l’interdit au nom de leur culture, de leur tradition soutenue par l’oreille attentive et les accompagnements ponctuels des femmes, nous émeuvent et nous fascinent. Nous avançons d’une arche à l’autre pour écouter autant de personnalités qui veulent se faire entendre et se perdent tout à la fois dans la nuit chaude de l’été.

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Nous allons à Imam square ou Place royale pour les Isfahanis. Elle est l’une des plus vastes places au monde avec ses 512 m de côté. Ses longs murs à double arcade ponctués de mosquées, d’un palais et d’un bazar couvert, font d’elle l’un des ensembles architecturaux les plus spectaculaires dans tout le Moyen-Orient. Par ailleurs, elle est le centre d’un plan urbanistique d’avant-garde réalisé pour la nouvelle capitale de l’Empire perse à partir de 1598. C’est d’ailleurs là qu’avaient lieu toutes les festivités telles que les tournois de polo – sport né en Perse – dont on trouve encore les poteaux au bout de la place.

Nous visitons l’impressionnante Grande Mosquée de l’Imam à la beauté troublante. Construite par shash Abbas I, cette mosquée est un chef-d’œuvre architectural de l’art safavide, celui-ci incarnant lui-même l’art persan par excellence. Mosquée d’apparat, elle s’intègre parfaitement à la grande place impériale, avec son portique d’entrée monumental. Les arabesques florales et les frises de sourates calligraphiées sont d’une élégance remarquable. À l’intérieur, murs et coupoles sont tous travaillés avec minutie, variant avec harmonie les couleurs et les motifs. L’iwan du côté est s’ouvre sur une madrasa (école coranique) très colorée, typiquement articulée en cellules autour d’une cour rectangulaire.

Puis nous enchaînons avec le palais Ali Qâpu dont le style est bien différent. À l’origine le pavillon d’Ali Qâpu était la porte d’entrée des jardins et palais royaux encore partiellement présents derrière la place de l’Imam. Le bâtiment de six étages servait aussi de lieux d’accueil des ambassades étrangères et de bureaux administratifs. Dressé face à la mosquée Lotfollâh, il domine la place royale par sa hauteur et y donnait un point de vue de marque pour les hauts personnages de la cour depuis sa haute terrasse couverte d’un toit de marqueterie. De là, le roi pouvait assister aux tournois de polo. Dans les salons du palais, on trouve conservées des fresques persanes du règne de shah Abbas I. Au dernier étage, on découvre une salle de musique originale : les murs sont recouverts de cloisonnements doubles découpés en formes de vases qui devaient permettre une acoustique parfaite.

La mosquée Cheik Lotfollah en face présente des dimensions bien plus restreintes, en fait il s’agit d’une simple salle de prière fermée mais son raffinement n’en est pas moins saisissant, bien au contraire. En tant qu’oratoire privé du roi achevé en 1619, cette mosquée présente un splendide décor de céramiques aux tons rares, à l’intérieur comme à l’extérieur, et ce jusqu’à son dôme d’arabesques sur fond crème, faisant de cette mosquée un chef-d’œuvre de la faïence persane.

Nous nous dirigeons ensuite vers le palais de Chehel Sotoun, ou palais des quarante colonnes, juste derrière le jardin. Ce palais construit sous shah Abbas II en 1647 servait à la réception des ambassadeurs étrangers. Le bassin central y reflète sa hauteur et le parc qui l’entoure en fait son écrin. La grande terrasse est couverte d’un toit en bois soutenu par vingt colonnes dont le reflet dans l’eau double son nombre à 40, nombre sacré. La grande salle de réception est couverte de fresques représentant les somptueux banquets et les grandes batailles de l’histoire perse (et, paradoxalement pour un tel lieu, même des défaites). Celles de droite, d’inspiration chinoise, sont d’époque safavide tandis que les autres sont d’époque qadjar, de style plus naïf. Les influences artistiques attestent bien, de la même manière que nous l’avons ressenti dans le mode de vie des Iraniens ou leur façon de se nourrir, les échanges qui ont eu lieu au fil du temps entre l’Iran et l’Asie (et dans une moindre mesure avec l’Europe).

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Pour compléter notre découverte d’Ispahan, nous visitons le quartier arménien. Shah Abbas souhaitant profiter du savoir-faire artisanal des Arméniens pour la création de sa nouvelle capitale, il avait fait déplacer la ville de Djolfâ, à l’époque au nord de l’Iran, pour l’installer au sud d’Ispahan dans un quartier qui a gardé le nom de Nouvelle Dolfâ. Prospère et libre, la communauté chrétienne s’étendit rapidement. La présence arménienne favorisa les relations d’Ispahan avec l’Occident chrétien. Aujourd’hui, les chrétiens arméniens représentent la première minorité religieuse d’Iran et sont bien intégrés.

Nous entrons dans l’ensemble architectural de la cathédrale Vank.  Petite mais magnifique cette cathédrale de 1606 avec ses fresques évangéliques d’une grande qualité ! Nous accédons aussi au musée attenant, sur le génocide arménien et possédant des évangiles et des objets liturgiques anciens. Un objet en exposition retient notre attention : un cheveu sur lequel est écrit une phrase en arménien ! Visible au microscope, ce travail d’un artiste du XXe siècle reprend la première phrase écrite en alphabet arménien au Ve siècle : « Pour connaître la sagesse et les enseignements ; pour percevoir les mots de la compréhension ».

Nous faisons un tour dans le dédale des allées du bazar où l’on trouve autant des épices – en quantités énormes -, des vêtements, du tissu, de la vaisselle, un peu de tout finalement.

Nous allons assister à un entraînement dans une zurkhaneh. Littéralement « maison de la force », ce gymnase traditionnel accueille la lutte iranienne qui s’exerce dans une fosse de forme hexagonale. Ce sport est l’un des plus anciens du monde avec ses sept siècles d’existence et cela se sent car les gestes que les sportifs font devant nous ont l’apparence d’un rituel ; tout est coordonné, rythmé. La lutte peut se pratiquer de différentes manières ; en groupe, amicalement, hostilement. L’entraînement auquel nous assistons est une démonstration de force amicale. Ces hommes soulèvent des objets en bois particulièrement imposants sur des rythmes dynamiques, alternant avec des moments presque dansés où, chacun à leur tour, ils pivotent longuement et rapidement sur eux-mêmes. Ces mouvements sont rythmés par un maître-tambour qui chante ou psalmodie des poèmes en l’honneur d’Imam Ali. Classée à l’UNESCO depuis 2010, la lutte iranienne se joue encore dans soixante-dix-sept pays.

Sur le chemin du retour à notre logement, la soirée déjà bien avancée, nous rencontrons des familles jouant au volley sur Imam square, entre mosquées et parterres fleuris. L’heure est à la détente et aux plaisirs simples du quotidien, dans l’air rafraîchissant de la nuit, sous la protection bienveillante des mosquées royales…

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Kashan et Abyaneh

Kashan, dernière grande ville avant Téhéran en direction du nord. Anciennement sur la route de la soie, Kashan a connu son heure de gloire et d’apogée dans la deuxième moitié du XVIIe siècle en tant que capitale de l’empire sous shah Abbas II. Aujourd’hui, la ville est quelque peu assoupie mais possède quelques éléments de patrimoine à noter tels que les belles demeures d’époque qadjar avec leurs tours du vent remarquables.

Cela étant, Kashan aura essentiellement été une ville-étape pour nous. De là, nous partons dans les montagnes visiter le pittoresque village d’Abyaneh. Celui-ci est classé au patrimoine mondial de l’UNESCO. Ses bâtisses en terre rouge, intactes depuis l’époque safavide, et ses toits-terrasses en font son originalité. Déserté par les jeunes, le village n’héberge plus qu’une petite communauté âgée. Les vieilles femmes assises sur le pas de leur porte avec leurs foulards fleuris sont attendrissantes.

Les montagnes alentour sont très arides, peu d’arbres mais plutôt des buissons secs parsèment leurs flancs. Du village, on distingue de nombreux abris creusés de manière régulière à flanc de montagne, destinés aux moutons pour s’y réfugier lors des fortes chaleurs ou des hivers rudes.

Le soir, nous dînons d’un frugal kebab qui est de coutume dans le pays, soit deux bâtonnets de viande, des tomates cuites et du pain très fin.

Auteurs : Estelle Pautret et Florian Karoubi

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N.B: les photographies sont la propriété de Cultinera et toute reproduction est interdite sans autorisation préalable.

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