Le Yoshida Ryô, capharnaüm d’histoires étudiantes

J’arrive trop tard pour vous parler de la floraison des cerisiers qui s’est essentiellement écoulée sous la pluie et à la lumière des lampadaires le soir quand je rentrais du travail. Maintenant, ce sont les cornouillers à fleurs qui prennent la relève et le vert reprend gourmandement ses droits dans le paysage.

Et il y a quelque chose dont j’aimerais vous parler, d’un endroit que j’ai découvert il y a peu. J’en avais entendu un peu parler, vu quelques rares photos. Je savais que je passais souvent tout près, je l’avais même déjà effleuré sans le voir… puis à l’opportunité d’une petite exposition de photos qui s’y déroulait, les éléments se sont réunis pour provoquer la rencontre… avec le dortoir Yoshida. 

Le Yoshida Ryô est le dortoir historique de l’ancienne et très réputée Université de Kyoto considérée comme l’un des berceaux de l’élite du pays. Le bâtiment de plus d’une centaine d’années fait de lui le plus vieux dortoir universitaire du Japon, connu pour être, ou avoir été, le repaire d’une faune de jeunes intellectuels et philosophes anti-système.

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Un lieu chargé d’histoires

Son entrée, petite baraque en bois à la peinture défraîchie située au fond d’une allée bordée de nouveaux dortoirs flambant-neufs, annonce le passage vers un autre monde. Un univers suspendu composé d’un amoncellement de tout ce que des générations d’étudiants ont apporté et laissé là, qui continue de s’alimenter sans que personne ne semble y toucher. Dans l’entrée, une table basse jonchée de cadavres de bouteilles en tous genres, entourée de sofas bien profonds sur l’un desquels est assoupi un jeune homme en jacket de cuir. L’itinéraire de l’exposition nous guide plus profondément dans l’antre du bâtiment. Les photos de l’exposition se glissent entre les superpositions d’annonces et d’affiches qui tapissent les murs et semblent être des portraits d’étudiants qui vivent ou qui vivaient là dans une époque incertaine. Des objets d’autres temps s’entassent dans un joyeux bordel : dans ce petit escalier qui donne sur le dehors, un matelas sens dessus dessous qui n’a pas dû bouger depuis dix ans ; là, un casque de soldat qui coiffe un vieux téléphone ; ici un ordinateur portable attendant sagement sur une table chauffante et un peu plus loin un gros mégaphone abandonné par terre dans un coin couvert d’une épaisse couche de poussière.

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Un univers où le temps semble arrêté

Le parcours continue. Je ne croise personne et les bruits d’activité résonnent au loin. Je brave l’interdiction d’aller tout droit pour explorer discrètement le quartier de résidence de ces chers étudiants. Mon intrusion est plus que passionnante, un vrai voyage dans le temps. Les couloirs en vieux plancher sont un capharnaüm digne de La colline aux coquelicots de Goro Miyazaki. À la suspension de l’atmosphère, la crasse et le désordre, on se demanderait presque si l’endroit n’est pas abandonné depuis des années, mais les Doc Martens flambant-neuves posées là, ou le reste de pâtes au fromage dans cette casserole attestent bien du contraire.

Les étudiants semblent vivre autant dans leur chambre que sur le palier car chaque pas de porte est juxtaposé de frigos, nécessaires à cuisiner, commodes et surtout, partout, de chaussures – à n’en point douter, ceci est un couloir de filles ! Parfois dans l’entrebâillement d’une porte on aperçoit une tête emmitouflée sous une couette ou des bibliothèques de livres pleines à craquer. Dans ces longs couloirs lumineux balayés de courants d’air – j’imagine l’hiver… – de je ne saurais dire combien de mètres, il ne semble y avoir qu’un seul archaïque évier pour tout le monde.

À la fin de mon petit détour, je me retrouve au point où j’avais délaissé le chemin de l’exposition et celui-ci me mène dans une cour, ou plutôt une jungle intérieure, où se promènent quelques poules, donnant sur une grande reproduction photo. Visiblement prise à l’endroit même où elle est exposée, elle représente un jeune homme en kimono tenant une chèvre dans ses bras – on se met alors à la chercher des yeux.

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Et la vie reprend son cours

Après un petit détour indispensable par les toilettes, indiscutablement chargées d’histoire, en témoignent les restes d’inscriptions sur les portes, retour à la case départ. Le petit hall d’entrée s’est animé, le jeune en jacket de cuir s’est réveillé et sert un discours blasé à son interlocuteur suspendu à ses lèvres, d’autres étudiants discutent, font à manger… oui ce dortoir est encore bien vivant, une bulle inattendue dans ce Japon parfois sur-brillant, un monde ancien qui subsiste et parle d’autre chose, d’un autre Japon qui s’est presque éteint mais dont il reste encore quelques parcelles si on cherche bien…

Auteur : Marion Reder


Crédits photo : 

  • couverture, intérieur de chambre et dernière photo : images libres de droit
  • Les autres photos appartiennent à Marion Reder et ne peuvent être reproduites sans autorisation.
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